Depuis quelques semaines au Maroc, le mot "Tcharmil" revient dans toutes les bouches et fait les gros titres de la presse nationale. Les adeptes de cette mode, principalement de jeunes hommes, mêlent culte du bling-bling et apologie de la violence sur des photos qu’ils postent ensuite sur les réseaux sociaux. De quoi alimenter la paranoïa des habitants de Casablanca, capitale économique du pays où l’insécurité est une réalité.
 
"Tcharmil" est un mot emprunté au langage culinaire qui signifie, en arabe dialectal marocain, une marinade de viande préparée par des bouchers munis de grands couteaux. Des grands couteaux, et parfois des sabres, qui constituent la marque de fabrique des adeptes du mouvement, les "mcharlines". Les autres signes ostentatoires sont les baskets de marque (les Nike Air Max de préférence), les scooters de grosses cylindrées, les montres de luxe et des coupes de cheveux inspirées de certains footballeurs (iroquoises).
 
Certains vont encore plus loin et n’hésitent pas à dévoiler sur Facebook le butin qu’ils prétendent avoir volé durant la journée : bijoux, liasses de billets, etc. Tel un phénomène de mode, le Tcharmil a soudainement fait irruption il y a environ quatre mois, principalement à Casablanca. Ludique pour les uns – sur les différentes pages Facebook que compte le Tcharmil, figurent aussi des groupes de filles et de garçons qui se contentent d’exhiber comme n’importe quel ado leurs nouvelles baskets ou leurs maillots de foot -, il représente un réel danger pour les autres qui y voient un lien direct avec la recrudescence de la criminalité et de la délinquance à Casablanca.
 
Sabres à la main et Nike Air Max aux pieds, la panoplie de l'adepte du Tcharmil. Photo postée sur la page Facebook du même nom.
 
Fin mars, alors que la médiatisation du Tcharmil est à son comble, la page "Marche contre l'insécurité ambiante à Casa" a été créée sur Facebook pour faire pression sur le gouvernement. Elle compte aujourd’hui plus de 20 000 fans. Si la marche n’a pas encore eu lieu, l’initiative a tôt fait d’alerter les autorités du pays qui ont procédé à plusieurs dizaines d’interpellations ces dernières semaines - en se basant sur des photos et des messages belliqueux postés sur les réseaux sociaux - et garanti une meilleure sécurité dans les rues. Contactée par FRANCE 24, la préfecture de police a indiqué que trente-cinq individus, soupçonnés d’être impliqués dans la diffusion d’images par certains réseaux sociaux, ont récemment été arrêtés dans la région du Grand Casablanca. En revanche, elle n'a communiqué aucun chiffre officiel sur la délinquance dans cette ville.
 
Selon Yassine Majdi, journaliste au magazine marocain "Tel Quel" et interrogé par FRANCE 24, le Tcharmil est particulièrement populaire chez les jeunes issus de milieux défavorisés et en mal de reconnaissance. "Beaucoup se prennent pour Tony Montana, le héros du film 'Scarface', qui constitue un fantasme, un modèle d’ascension sociale pour de nombreux jeunes. Comme leur héros, les mcharlines font l’éloge du bling-bling, de l’argent facile et de la violence pour gagner le respect des autres. Si bien qu’il est difficile – voire impossible - de savoir qui se cache réellement derrière celui qui s’affiche sur Facebook avec un sabre à la main et qui se targue d’avoir commis les pires actes illicites : simple fanfaron ou bandit de grand chemin ?"
 
Trésor de guerre d'un "mcharline". Photo postée sur la page Facebook Tcharmil.

"L’insécurité n’a pas attendu les adeptes du Tcharmil pour exister"

Mounir Bensalah est ingénieur. Il vit à Casablanca.
 
L’insécurité à Casablanca, tout comme dans d’autres grandes villes marocaines, n’est pas une nouveauté. Et n’a pas attendu les adeptes du Tcharmil pour exister. Les agressions physiques, les vols à mains armées sont un problème qui gangrène mon pays depuis déjà bon nombre d’années. Rien d’étonnant au regard des inégalités sociales qui sévissent dans notre société.
 
Pour ma part, je ne les trouve pas très crédibles notamment parce que ces jeunes qui adoptent les codes du Tcharmil ne font pas toujours preuve de discrétion. Ils se mettent en scène sur les réseaux sociaux, un comble pour quiconque se revendique malfrat. Non seulement ces publications les desservent, car ils se grillent, mais en plus ils donnent du grain à moudre à ceux qui voient là les coupables tout désignés de toutes les violences qui ont lieu à Casablanca.
 
Depuis l’éclosion du phénomène du Tcharmil, les rues de Casablanca bruissent de rumeurs en tout genre. Ces derniers temps, des attaques au sabre auraient eu lieu dans des commerces. Pour moi, les autorités sont en partie responsables de cette psychose. Il y a une surenchère du discours de la peur. Certes la violence est réelle et constitue une plaie mais le débat doit être plus serein.
 
Photo postée sur la page Facebook Tcharmil.

"À Casablanca, le terme 'agression' a été remplacé par 'Tcharmil'"

Fouzya Ejjawi est antiquaire et agent immobilier à Casablanca.
 
Il y a quelques semaines, j’ai été victime d’une agression dans une rue de Casablanca. Rien d’extraordinaire dans une ville contaminée par la violence à ceci près que mon agresseur portait sur lui un très long couteau, un signe distinctif du Tcharmil [en mars, plusieurs agressions au couteau ont été signalées, NDLR]. Le jeune homme avait les yeux hagards et paraissait sous l’emprise de la drogue [d’après le journal en ligne marocain 'Le 360', une consommation abusive de psychotropes ferait partie de la panoplie du mcharlines, NDLR]. Il fendait l’air avec son épée comme s’il voulait me décapiter. Mais heureusement il n’avait pas toute sa lucidité et a fini par partir.
 
À Casablanca, ces derniers temps, on relève beaucoup d’actes de violence à l’arme blanche et comme celle-ci est exhibée à longueur de temps par les mcharlines, on ne dit plus : 'J’ai été victime d’une agression mais j’ai été victime d’un Tcharmil'’.
 
Photo postée sur la page Facebook Tcharmil.
 
Photo postée sur la page Facebook Tcharmil.
 
Billet rédigé avec la collaboration de grégoire Remund (@gregoireremund), journaliste à FRANCE 24.