RUSSIE

Les Moscovites veulent sauver leur "tour Eiffel"

 La tour Choukhov est le symbole de Moscou, comme la tour Eiffel à Paris. Elle est pourtant en passe d’être démantelée par le gouvernement russe. Une aberration pour beaucoup de Moscovites qui ont lancé une campagne sur le web pour pointer du doigt l’absence de politique de préservation du patrimoine russe.  

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Des Moscovites font un "selfie" devant la tour Choukhov pour protester contre son prochain démantèlement. Photo publiée sur Facebook.

 

La tour Choukhov est le symbole de Moscou, comme la tour Eiffel à Paris. Elle est pourtant en passe d’être démantelée par le gouvernement russe. Une aberration pour beaucoup de Moscovites, qui ont lancé une campagne sur le web pour pointer du doigt l’absence de politique de préservation du patrimoine russe.

 

La tour Choukhov a été construite entre 1920 et 1922. D’une hauteur de 160 mètres, elle a été érigée grâce à du fer puddlé, la même matière que celle utilisée pour la tour Eiffel. Elle avait été commandée par Lénine pour y installer une antenne radio.

 

Depuis 2009, plusieurs projets de restauration de la tour ont été présentés, sans succès. Le 25 février dernier, le ministre de la Communication, le principal actionnaire de la tour, a proposé un plan de 3,7 millions d’euros pour la démanteler et la déplacer. Certaines places de Moscou, ou d’autres villes comme Samara, à 1000 kilomètres à l’ouest de Moscou, sont évoquées. Une décision devait initialement être prise fin mars car selon le ministère, l’édifice, en état de corrosion avancée, menace de s’effondrer.

 

Des architectes, des personnalités du monde de la culture et de nombreux anonymes se sont mobilisés pour préserver la tour Choukhov. Une campagne de selfies a par ailleurs été lancée, les internautes russes se photographiant devant l’édifice pour affirmer leur attachement au patrimoine de leur pays.

 

 

 

"On craint surtout que cette tour soit démantelée et jamais remontée"

Natalia Melikova est photographe et administratrice du site "The Constructivist project". Elle relaie régulièrement sur son site une pétition pour la préservation de la tour Choukhov qui a recueilli plus de 11 500 signatures.

 

Je suis tombée amoureuse de la tour Choukhov grâce aux travaux du photographe Alexander Rodchenko. Cette tour est un modèle d’esthétisme et offre des perspectives uniques. C’est aussi le monument le plus emblématique du constructivisme, un courant artistique né durant la période soviétique. Cet art architectural a influencé la construction de beaucoup de bâtiments et d’écoles… c’est le témoin vivant d’une partie de l’histoire de la Russie.

 

On ne comprend pas bien les arguments du ministère de la Communication pour justifier le démantèlement : d’abord, plusieurs rapports d’experts indépendants affirment qu’il n’y a pas de risques immédiats d’effondrement. Et même si cela devait malheureusement arriver, elle s’effondrerait sur elle-même, limitant les dégâts sur les bâtiments aux alentours. Ensuite, la tour n’a jamais profité du budget de 135 millions de roubles (2,7 millions d’euros) débloqué pour sa restauration en 2011, même pas d’un coup de peinture anticorrosion. On ne sait pas où est passé l’argent ! Je crois que le ministère veut juste se débarrasser d’un monument qui ne rapporte pas d’argent.

 

Des Moscovites manifestent le 27 mars contre le projet de démantèlement. En blanc, une construction ironique pour montrer à quoi ressemblerait la tour une fois reconstruite. Photo Natalia Melikova.

 

"C’est comme si vous déplaciez la tour Eiffel de Paris à Marseille !"

 

Démanteler totalement une tour de 10 000 pièces et la remonter intégralement à l’identique est quasiment impossible notamment car l’architecte de la tour n’a laissé aucun plan. Ça ne serait qu’une réplique ! De plus, déplacer un monument qui a été pensé dans un espace urbain précis est un non sens d’un point de vue architectural. C’est comme si vous déplaciez la tour Eiffel de Paris à Marseille ! Ce qu’on craint par-dessus tout, c’est que cette tour soit démantelée et jamais remontée.

 

On a récemment eu d’autres exemples à Moscou d’édifices constructivistes qui auraient dû être rénovés mais qui sont laissés à l’abandon. Depuis plusieurs décennies, le Narkomfin, un bâtiment résidentiel conçu pour la vie communautaire durant l’ère soviétique, tombe en ruines sans que rien ne soit fait.

 

Ce nouvel épisode montre que la Russie n’a pas de politique claire en matière de restauration de son patrimoine. Pourtant, quand je vois l’engouement sur les réseaux sociaux pour sauver la tour, et aussi l’investissement d’anonymes pour organiser des visites guidées et sensibiliser le maximum de personnes, je me dis que les Moscovites sont bien plus intéressés par la préservation du patrimoine que notre gouvernement.

 

Des visites guidées se sont organisées autour de la tour Choukhov pour sensibiliser le public à l'importance historique du batiment. Photo Natalia Melikova.

 

La tour Choukhov a reçu fin mars des soutiens de poids : une pétition contre sa destruction lancée par Viktor Choukhov, le petit fils du créateur de la tour, a réuni plusieurs signatures d’architectes lauréats du Prix Pritzker, le "Nobel" de l'architecture. Pour l’heure, le sort de la tour n’est pas définitivement fixé : le projet initial de construction d’un gratte-ciel de cinquante étages à la place est actuellement gelé. Mais des associations militent pour que la tour bénéficie d’une rénovation et d’un aménagement pour recevoir des touristes, avec la création d’un musée, de cafés ou d’espace de loisirs. Une décision doit être prise le 1er mai par le gouvernement russe.

 

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.