Capture d'écran d'une vidéo d'un patient dans une modeste chambre de l'hôpital public de Taez.
 
On les appelle "les avions de malades", ces vols qui font Sanaa-Le Caire pour transporter, par milliers, des patients yéménites prêts à tout pour bénéficier de soins corrects. Un phénomène qui met en lumière les défaillances du système de santé dans ce pays de la péninsule arabique.
 
Selon l'ambassade du Yémen au Caire, plus de 200 000 Yéménites partent chaque année se faire soigner en Égypte. Chaque personne y dépense en moyenne 2 000 dollars (1 450 euros). Avec deux vols par jour, desservis par les compagnies yéménite et égyptienne, Le Caire est la première destination des Yéménites souhaitant se soigner à l'étranger, avant la Jordanie.
 
Tout comme d'autres secteurs publics, le secteur de la santé au Yémen est en grand difficulté. Huit femmes meurent en moyenne chaque jour en donnant naissance à leur enfant. Selon le rapport annuel de l'Organisation mondial de la santé (OMS) de 2013, le pays compte en moyenne un médecin pour 100 000 habitants contre 283 en Égypte et 338 en France.
 
Vidéo d'une campagne de don du sang organisée au Caire en faveur des patients yéménites.

"Pour être bien soigné au Yémen, il vaut mieux habiter en ville être aisé et ne pas être atteint d'une maladie sérieuse"

Atiaf Alwazir, 34 ans, travaille dans un centre de recherches sur le développement politique à Sanaa. Elle dénonce, sur son blog les failles, du système de santé au Yémen.
 
Bien que ce phénomène soit très répandu au Yémen, peu de médias en parlent car la chose est considérée comme banale. Tout le monde va se soigner à l'étranger : les riches et les puissants partent vers les pays du Golfe, l'Europe ou les États-Unis. Ce fut le cas de l'ancien président Ali Abdallah Saleh qui partait se soigner en Arabie saoudite. Et les plus modestes se contentent de partir principalement vers l'Égypte et en second lieu vers la Jordanie. Et seulement les plus pauvres, dont beaucoup habitent dans les villages, vont dans les hôpitaux de la capitale.
 
De manière générale pour être bien soigné au Yémen, il vaut mieux habiter en ville, être aisé et ne pas être atteint d'une maladie trop sérieuse. Car 80 % des services de santé - hôpitaux, cliniques, cabinets…- se trouvent dans les villes alors que 70 % de la population yéménite habite en milieu rural. De plus, de nombreux médecins hospitaliers s'absentent régulièrement des établissements publics pour travailler dans leurs propres cabinets privés, car c'est beaucoup plus rentable. Du coup, pour avoir une consultation correcte, il vaut mieux s'adresser au privé, ce qui revient évidemment plus cher. Il va sans dire qu'il n'y a pas de système de sécurité sociale étatique au Yémen et que seuls les privilégiés peuvent souscrire à un système d'assurances privées. Enfin, il y a un tel manque de moyens médicaux que ce sont souvent les médecins eux-mêmes qui recommandent aux patients d'aller se faire soigner à l'étranger. Cela tient parfois à peu de choses, comme les coupures de courant répétitives qui rendent impossible des soins comme les dialyses.
 
"Un médecin m'a avoué ne détenir aucun diplôme de médecine mais avoir appris son métier sur le tas !"
 
Il y a bien sûr quelques exceptions, des établissements privés comme l'hôpital germano-saoudien ou le centre hospitalier "Sciences et technologies" à Sanaa, qui offrent de bons soins. Mais c'est très coûteux. Et pour le même prix, les gens préfèrent partir à l'étranger, car il y a une véritable crise de confiance entre les citoyens et les médecins yéménites. Les gens doutent de leurs compétences et je peux comprendre cela : il m'est arrivé de discuter avec un médecin qui m'a avoué ne détenir aucun diplôme de médecine expliquant qu'il avait "appris le métier sur le tas" car son père était médecin ! Sans compter les mauvais diagnostics, les erreurs médicales ou les médicaments défectueux qui coûtent la vie aux patients. L'État n'a rien mis en œuvre pour exercer un minimum de contrôle sur les véritables qualifications du personnel hospitalier.
 
Pourtant, ce départ à l'étranger n'est pas une sinécure pour les patients yéménites. Avant de partir, ces derniers doivent faire valider leurs dossiers auprès des organismes où ils souhaitent se faire soigner. Les établissements de santé des pays de destination ne donnent en effet pas leur feu vert lorsque le patient n'a que très peu voire aucune chance de s'en sortir. Il arrive d'ailleurs que certains meurent en route, dans l'avion. Quant au coût de l'opération, ce n'est pas tant le voyage ou le séjour qui coûte cher mais les soins. D'abord parce que les Yéménites, en tant qu'étrangers, ne peuvent pas se rendre aux hôpitaux mais se présentent aux cliniques privées. Ensuite, même là-bas, on leur fait payer plus que les Égyptiens.
 
Lutter pour un meilleur système de santé n'est pas seulement l'affaire de l'État, cela relève aussi de la responsabilité de la société civile. Or les militants yéménites sont plus prompts à se mobiliser pour les droits politiques que pour les droits sociaux. Bien sûr, le changement politique amènera un changement social, mais il est plus long à obtenir.
Cet article a été rédigé par Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.