Lors de l'attaque le 1er mars, à la gare de Kunming.
 
Au moment où l’attaque sanglante, survenue samedi 1er mars dans le sud-ouest de la Chine, était attribuée par les autorités chinoises à des terroristes de la minorité ouïghour, certains Chinois se sont empressés d’appeler à la réconciliation sur les réseaux sociaux. Mais d’autres se sont laissés tenter par l’amalgame. Et des Ouïghours commencent à en payer le prix.
                  
Le 1er mars, un groupe d’hommes a attaqué à l’arme blanche des voyageurs à la gare de Kunming, capitale de la province du Yunnan, faisant 29 morts et 143 blessés. Le ministère de la Sécurité publique chinoise a affirmé que sur les huit assaillants, quatre avaient été tués et un cinquième blessé lors de l'attaque, tandis que les trois derniers ont été interpellés le 3 mars. Pékin a attribué ces violences à un commando de séparatistes du Xinjiang, région autonome du nord-ouest de la Chine et dont les musulmans ouïghours constituent l'ethnie principale. Selon le secrétaire du Parti communiste du Yunnan, le groupe se serait rendu dans le sud du pays avec le projet de passer la frontière du Vietnam pour faire le djihad à l’étranger. Après plusieurs échecs, ils auraient planifié cette attaque à Kunming. Pékin affirme par ailleurs que des drapeaux du Mouvement islamique du Turkestan oriental (Etim), un groupuscule radical séparatiste, ont été retrouvés sur les lieux de l’attaque. 
 
Après cette attaque sans précédent dans le Yunnan, le président chinois Xi Jinping a demandé aux forces de l'ordre de lutter contre les activités terroristes sous toutes leurs formes. Les départements de la sécurité publique à tous les niveaux ont été appelés à renforcer les mesures de prévention et de contrôle afin de garantir la sécurité des endroits publics.
 
 
Craignant l’amalgame, des habitants de Xinjiang ont lancé le hashtag "Je suis du Xinjiang" pour exprimer leur solidarité avec les victimes. Au même moment, la photo d’un vendeur ouïghour (ci-dessus), prise il y a deux ans, a fait le tour des réseaux sociaux. Sur l’image l’homme pose à côté d’une pancarte qui fait la distinction entre Ouïghours et terroristes. Il est écrit : "Changez votre image de moi. Je suis un honnête habitant du Xinjiang.”
 
 
À l’inverse, d’autres semblent céder à la paranoïa. Sur le message ci-dessus, un internaute explique que si vous croisez quelqu’un avec ce t-shirt sur lequel est écrit "ouïghour", il faut immédiatement "éviter cette personne, la photographier (…) et la signaler à la police". Il rajoute "Ne faites pas le malin en portant cela pour rire. La sécurité nationale, c’est du sérieux." 
 
 
 Et sur le terrain, les actions des forces de police ont bel et bien pris des airs de chasse aux habitants du Xinjiang. Cette photo, postée par le blogueur Wen Yunchao, a été prise à Nanning, une ville située au sud de Kunming. Sur un document signé par le bureau de la sécurité publique de la ville, on peut lire : "Afin de maintenir la stabilité sociale dans cette zone, si vous connaissez des personnes originaires du Xinjiang qui tiennent des commerces, voyagent dans la zone ou séjournent dans des hôtels, appelez immédiatement la police."
 
Dans la province voisine du Yunnan, où a eu lieu l’attaque, un restaurateur ouïghour de la très touristique ville de Dali a fait les frais de cet appel à la délation. C’est un internaute qui raconte sa mésaventure sur le service de microbloggingWeibo : "Abudu est originaire de Kucha dans le Xinjiang et vivait depuis 8 ans à Dali où il était chez lui. Il m’a expliqué qu’il avait été prévenu par la police qu’il devait quitter les lieux sous 10 jours à la demande du propriétaire. Il était tellement sonné qu’il arrivait à peine à parler."
 
 
Une affiche (ci-dessus) a été placardée sur la devanture du restaurant d’Abudu par un ami :
 
"Bonjour à tous, ne confondez pas la colère contre des terroristes avec la haine et l’incompréhension d’une ethnie. Ne confondez pas la résistance à la violence avec la discrimination et l’hostilité envers une ethnie. Ici, c’est chez mon ami Abudu, un homme normal qui vit dans le même pays que nous."
 
La police de Dali s’est par la suite expliquée en ces termes : "Après l’attaque terroriste de Kunming, nous avons vérifié l’identité des personnes originaires du Xinjiang et vivant temporairement à Dali. Le 2 mars, Abudu a été emmené au poste pour un contrôle d’identité. Le propriétaire de son restaurant, qui n’avait pas signalé qu’il avait un locataire, a été verbalisé. Puis, il a appelé la police pour dire qu’il ne voulait plus louer à des personnes du Xinjiang et nous sommes allés prévenir Abudu qu’il devait partir. Merci de nous informer si vous connaissez des propriétaires de commerces originaires du Xinjiang."
 
 
Quelques jours plus tard, le même bureau de police s’est toutefois excusé (ci-dessus): "La méthode que nous avons employée pour contrôler l’identité de la ‘population flottante’ [les Chinois qui partent travailler dans d’autres régions que celle où ils sont nés]  le 2 mars n’était pas appropriée. Abudu vit toujours ici et continue ses affaires à Dali. Notre tradition d’ouverture, d’harmonie et d’intégration est intacte" .
 
 
Une police locale de la ville de Xining (centre) a quand à elle fait savoir (ci-dessus) qu’à partir du 4 mars, tous ceux qui accueillent chez-eux des amis ou des proches (du Xinjiang, des Ouïghours ou des moines tibétains) doivent le signaler à la police. Si ce n’est pas fait, les hôtes seront tenus pour responsables.
 
Mardi 4 mars, le Congrès mondial ouïghour, une organisation en exil basée en Allemagne a “condamné sans équivoque les violences”, tout en appelant Pékin à ne pas diaboliser les Ouïghours.