Capture d'écran d'un reportage diffusé par la chaine Channel One Russia. Ces images, présentées comme celles de l'exode d'Ukrainiens vers la Russie, ont en réalité été filmées à la frontière polonaise.
 
Alors que la menace d’un conflit armé plane sur l’Ukraine, les médias russes multiplient les journaux télévisés aux allures de propagande. Les médias proches du Kremlin ont par ailleurs commis de nombreuses erreurs, que beaucoup d’internautes critiques du régime considèrent intentionnelles car elles servent un objectif politique.
 
Ces derniers jours, alors que la Russie commençait à mettre en mouvement ses troupes en Ukraine, elle activait en parallèle sa machine de propagande. Avec ferveur, les médias nationaux se sont employés à dénoncer de prétendues exactions commises contre les ressortissants russophones d’Ukraine, essayant ainsi de se construire une opinion publique favorable à une intervention russe chez son voisin.
 
Face à ce qu’ils considèrent comme une dérive, plusieurs patrons de médias ukrainiens ont réagi en publiant une lettre ouverte  dans laquelle ils demandent aux journalistes russes de faire preuve d’objectivité. Une rigueur d’autant plus importante que la plupart des habitants de certaines zones de l’est ukrainien et de Crimée ne parlent que le russe et font des médias russophones leur principale source d’information.
 
Des images de la frontière polonaise pour illustrer les "départs de réfugiés vers la Russie"
 
Dimanche, le site de la chaîne russe Russia Today a publié un article affirmant que, ces deux derniers mois, "675 000 Ukrainiens avaient fui le chaos révolutionnaire de leur pays et s'étaient réfugiés en Russie ". Un chiffre démesuré, dont la source semble se trouver parmi les gardes frontières russes. Le même jour, Channel One, une autre chaîne étatique russe, a prétendu illustrer cet exode avec les images suivantes.
 
Vidéo d'un reportage de Channel One Russia postée sur Youtube. La chaîne explique que 140 000 Ukrainiens seraient arrivés à la frontière avec la Russie au cours de ces deux dernières semaines.
 
Pourtant, à 14e seconde, une pancarte indique qu’il s’agit du point de passage de "Shegyni-Medyka", situé à la frontière séparant l’Ukraine de la Pologne.
 
Cet enthousiasme de la chaîne Channel One à soutenir le Kremlin n’a rien d’étonnant. Alexey Gromov, un des membres du conseil d’administration de la chaîne, est aussi l’ancien attaché de presse de Vladimir Poutine et l’actuel directeur adjoint du personnel de la présidence russe.
 
Sur son site Internet, la radio d’État Voice of Russia a illustré la même information par la photo d’un bus attendant à un poste frontière. Pourtant, sur le bus on peut lire le logo "Zellertal Reisen" , soit le nom d’une compagnie de bus touristique allemande. Rien à voir donc avec le prétendu exode de réfugiés ukrainiens.
 
Des images de Kiev pour prouver que ça chauffe en Crimée
 
Ce reportage  a été diffusé par la chaîne Rossiya-1, aussi connu sous le nom de Vesti. Il prétend montrer des images d’affrontements entre pro et anti-russe en Crimée. À partir de 1’48, le banc-titre en haut à gauche indique que la scène a été filmée le 26 février à Simferopol. Les images témoigneraient d’une ville plongée dans la violence depuis que le pouvoir à changé de mains à Kiev.
 
 
Mais ces images n’ont pas été filmées à Simferopol mais sur la place Maïdan, à Kiev, lors d’affrontements entre les manifestants d’opposition et les forces anti-émeutes. Sur la photo ci-dessus postée sur Facebook, un internaute juxtapose une photo de la place et une capture d’écran du reportage : on y voit les mêmes immeubles. Par ailleurs, aucun affrontement de cette ampleur n’a, pour l’heure, éclaté entre la police et des manifestants à Simferopol.
 
De mystérieux hommes armés attaquent un bâtiment officiel de Crimée
 
Dans une autre vidéo filmée par des journalistes russes et largement reprise par les médias proches du Kremlin, dont Rossiya-1, des hommes armés de fusils et de lance-grenades attaquent un bâtiment officiel de Simferopol. Les commentateurs russes affirment qu’il s’agit de "provocateurs" venus en Crimée pour "déstabiliser la situation".
 
Les images diffusées par plusieurs médias russes et présentées comme l'attaque d'un bâtiment officiel de Simféropol par des hommes armées en Crimée.
 
Sur cette autre chaîne d’État russe, l’immeuble à la façade bleu qui est attaqué est présenté comme le bâtiment du cabinet des ministres – un des plus importants bâtiments officiels du gouvernement en Crimée. [Le bâtiment est visible à 0’22]. À partir de la deuxième minute, la chaîne montre des images d’hommes masqués attaquant un caméraman russe. Le journaliste commente la scène en disant que les hommes n’ont pu être attrapés parce qu’ils sont partis "très vite ". Le même jour, le 1er mars, plusieurs sites d’informations russes affirment des hommes venus "de Kiev" ont tenté de prendre le contrôle de bâtiments officiels à Simferopol. Tandis que la présidente du sénat russe, Valentina Matvienko, a expliqué qu’il y avait eu ce jour là "une tentative de prise d'assaut du ministère régional de l'Intérieur de Crimée [pro-russe], avec des victimes". 
 
Pourtant, à y regarder de plus près, la vidéo permet de douter de cette version. Les combattants sont armés de lances grenades de type GM94 et de fusils automatiques de type AK-100. Selon un expert militaire contacté par FRANCE 24, ces armes sophistiquées sont surtout utilisées par l’armée russe. Par ailleurs, le bus jaune que les hommes armés utilisent pour s’enfuir appartient au zoo local. Sur l’avant du véhicule, on reconnaît le nom ‘Тайган’ ou Taigan, le nom du zoo. Difficile donc d’imaginer qu’ils soient venus de Kiev dans ce bus.
 
Russia Today , "un tissu de désinformation"
 
Mais tous les médias russophones s'empressent pas de suivre la ligne dictée par le Kremlin. Lundi matin, une présentatrice de la chaîne anglophone de Russia Today, Abby Martin, a fini son journal en expliquant que "l’intervention militaire n’était jamais la solution" et que la couverture médiatique de cette crise était "un tissu de désinformation". Les vrais perdants, selon elle, sont les citoyens ukrainiens, "des pions pris au piège de ce jeu d’échecs entre puissants". Le rédacteur en chef de la chaîne a expliqué par la suite que la journaliste avait  été "victime de la propagande américaine". Reste à savoir si elle gardera sa place.
 
Vidéo postée sur Youtube de la journaliste Abby Martin et critiquant la politique de Moscou.
 
Les chaînes ukrainiennes pro-européennes ont aussi eu tendance à jouer le jeu de la propagande. Elles ont été épinglées par les internautes pour avoir quasi exclusivement donné la parole au camp anti-russe et pour avoir sorti certains commentaires politiques de leur contexte.
 
Cet article a été écrit par Andrew Hilliar (@andyhilliar) et Polina Myakinchenko.