Capture d'écran d'une vidéo montrant des "miliciens" défilant dans les rues d'Odessa.
 
Si Kiev et les régions de l’Ouest, majoritairement pro-européennes, retrouvent un calme progressif depuis la destitution du président Viktor Ianoukovitch le 22 février, la tension est croissante dans l’est de l'Ukraine et en Crimée, zones d’influence russe. En Crimée, presqu’île hautement stratégique et seule région à majorité russophone d’Ukraine, des milices se sont constituées ce week-end et semblent décidées à refuser d’obéir aux nouvelles autorités de Kiev. 
 
Comme dans le reste du pays, les villes de Crimée, à l'image d'Odessa ou Sébastopol, ont connu un mouvement "Maidan" depuis le 22 novembre et la suspension par l’ex-président Ianoukovitch des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Mais la région compte 60% de russophones, plutôt favorables à ce que leur pays se rapproche du grand voisin russe. Des affrontements entre pro-russes et pro-européens ont donc émaillé les manifestations, notamment dans les jours précédant la chute du chef de l’État.
 
Violences entre pro-européens et pro-russes à Kertch en Crimée.
 
Depuis la destitution du chef de l’État, la tension est montée d’un cran, notamment  la suppression, par la Rada, d' une loi de 2012 qui octroyait au russe le statut de langue régionale dans les territoires où plus de 10% de la population est russophone. "C'est la guerre à tous les russophones du pays", estime un député local à Odessa pro-russe Alexandre Vassilev, joint par FRANCE 24.  Des manifestants pro-russes ont décidé, en réponse, de créer des brigades d’autodéfense ("narodnaïa druzina") dans différentes villes de Crimée, dont Simpféropol et Sébastopol. Le but :  "défendre la ville" contre le nouveau pouvoir pro-européen de Kiev. Des centaines d’hommes se sont enrolés, comme Yuri, qui explique sa démarche. 
 
Vidéo montrant l'enrolement des volontaires pour la milice, à Simferopol le 23 février.
 
Défilé de "miliciens" dans les rues d'Odessa le 23 février. 

"Nous voulons que les pro-européens voient comme nous pouvons être forts"

Yuri Krits est juriste et blogueur et vit à Simféropol, capitale administrative de la Crimée.
 
Je me suis inscrit dans la milice populaire dimanche. Je n’ai pas participé au mouvement pro-russe avant que le président Ianoukovitch ne soit renversé et l'Etat divisé, mais depuis j’ai décidé de m’impliquer. C’est important pour moi de protéger nos intérêts ethniques et nationaux. Mes parents et moi, nous sommes nés en Crimée et j’ai toujours vécu ici.
 
La milice n’est pas belliqueuse, nous ne sommes pas radicaux. Notre démarche est préventive. On veut être en mesure de se défendre contre les décisions du nouveau pouvoir qui pourraient léser les russophones. Nous ne prendrons les armes que si nous y sommes contraints, c’est-à-dire que si les pro-européens nous provoquent. Nous voulons qu’ils voient comme nous pouvons être forts.
 
Pour m’inscrire, j’ai juste dû donner mon nom et mon numéro de téléphone. Ils ne demandent rien de plus. On ne m’a pas donné d’instruction spécifique. Bien sûr, c’est mieux de savoir se défendre, mais ce n’est pas obligatoire. Ils ont montré comment faire et défaire une Kalachnikov à ceux qui ne savaient pas. Moi je connais ce geste, j’ai fait une formation militaire pendant mes études et je suis lieutenant de réserve.
 
Il était prévisible qu’un jour l’Ukraine se déchirerait entre pro-européens et pro-russes. Mais nous en voulons beaucoup à Viktor Ianoukovitch, c’est un nomme politique faible et sans caractère. Personne n’acceptera qu’on touche à notre spécificité. Il est hors de question qu’on subisse une "ukrainisation" contre note gré. Je ne serai pas opposé à ce que la Crimée rejoigne la Russie, je pense que ça serait positif pour l’économie de la région. Mais cela doit se faire dans un cadre démocratique, avec l‘organisation d’un référendum. Mais l'idéal serait pour moi de faire de l’Ukraine un État fédéral, avec des régions aux compétences propres.
 
Lundi, les militants pro-russes ont pris d’assaut la mairie de Sébastopol. Le précédent maire, issu du Parti des régions (celui de l’ancien président), avait démissionné devant la débandade du pouvoir. Les manifestants ont désigné leur nouvel édile lors d’un vote à main levée : Alekseï Tchaly, entrepreneur ukrainien et citoyen russe. Ce climat de tensions inquiète notre second Observateur à Sébastopol, pro-européen.

"Ces miliciens se prennent désormais pour la vraie police de Sébastopol"

Victor Neganov est un des organisateurs du mouvement pro-européen à Sébastopol.
 
J’ai participé à l’organisation de manifestations depuis le 22 novembre à Sébastopol. Dès le début, nous avons du faire face à la violence des pro-russes. Ils étaient quelques centaines à nous insulter et nous frapper en marge de nos manifestations. Mais depuis la chute de Ianoukovitch, ils sont bien plus nombreux. Il y a peut-être 20 000 personnes qui ont manifesté ce week-end. Je suis allé voir des responsables et je leur ai demandé s’ils soutenaient l’idée d’un rattachement de la Crimée à la Russie. Tout ce que j’ai eu comme réponse, c’est des coups de poings.
 
A la fin de la journée de travail, ils sont désormais nombreux à se regrouper dans la ville. Ils sont souvent armés avec des bâtons, des battes de base-ball. On ne voit pas de kalachnikovs, mais beaucoup d’entre eux sont des anciens officiers de la marine, donc ils peuvent sans doute en trouver facilement. Parmi les autres profils, on trouve pas mal de membres du club de boxe de la ville, tenu par l’ancien champion Alexander Sinyavskiy.
 
Ces miliciens se prennent désormais pour la vraie police de Sébastopol. Ils nous traitent de fascistes et de nazis , c’est une assimilation grossière et ridicule : puisque nous sommes pro-européens, ils nous comparent à des agresseur venus d’Europe, comme les nazis en 1941. J’ai bon espoir que la tension redescende. Tout dépendra du prochain gouvernement et de la façon dont il gérera les questions relatives aux citoyens russophones.

 
La Crimée est une région hautement stratégique pour la Russie, qui dispose d’un bail dans le port de Sébastopol où est arrimée une partie de sa flotte militaire. Située au bord de la mer Noire, c’est l’unique accès de la Russie à la mer Méditerranée. La Crimée est originellement russe, mais elle a été rattachée à l’Ukraine, sur décision de l’URSS en 1954, pour célébrer le 300e anniversaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie. Selon le "Financial Times", qui cite un officiel russe, Moscou n’exclut pas d’intervenir militairement en Crimée si le nouveau pouvoir ukrainien se tournait trop vers l’Europe. Un scénario qui pourrait ressembler à celui qui s’était déroulé en Géorgie, en 2008, dans les provinces d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, deux républiques séparatistes pro-russes.
 
Article écrit en collaboration avec Polina Myakinchenko  (@pollyjourn) et Corentin Bainier (@cbainier), journalistes à France 24.