Sur ces images discrètement filmées de la fenêtre d’un centre de réfugiés de Sofia, la capitale bulgare, la police fait face à des dizaines de migrants africains bloqués hors du bâtiment. Ils ont été expulsés quelques instants plus tôt, au motif qu’ils résidaient dans le centre sans autorisation, et crient à la discrimination. Ces tensions sont de plus en plus courantes dans un pays où le nombre de demandeurs d’asile a explosé.
 
Sur les images, les migrants à l’extérieur du camp scandent "Racistes, racistes". Puis la police les interpelle et les emmène en détention. Ces vidéos ont été filmées le 16 janvier à Ovcha Kupel, le plus important centre de réfugiés de Sofia.  D’après l’ Agence d'État pour les réfugiés, il accueille environ 800 demandeurs d’asile.  
 
Les migrants sont rassemblés devant le centre et invectivent les policiers, qui finissent par les embarquer.
 
Le groupe de migrants filmé d'un autre angle.
 
Depuis quelques années, le nombre de migrants venus de Syrie mais aussi de pays d’Afrique marqués par des conflits, comme la RDC ou le Mali, n’ont cessé d’augmenter en Bulgarie.  De 2011 à 2013, le nombre de demandeurs d’asile a été multiplié par  huit : plus de 7 000 personnes ont lancé des procédures en 2013. Actuellement près de 4 000 demandeurs d’asile enregistrés sont accueillis dans des centres, les trois quarts d’entre eux sont syriens. Par ailleurs, 3 700 autres demandeurs d’asile n’ont pas accès à ces structures, en partie pour des questions de places. Enfin, un nombre indéfini de réfugiés sont actuellement sur le territoire bulgare mais n’ont pas encore été enregistrés comme demandeurs d’asile, la procédure pouvant durer des mois.
 
Selon Diana Daskalova, fondatrice du centre d’aide juridique pour migrants à Sofia, 80 % des personnes qui viennent la consulter sont des Africains : "Le parcours de demandeur d’asile est plus compliqué pour eux. Tandis que pour les Syriens, les démarches sont relativement plus simples et aboutissent plus facilement." L’année passée, sur tous les dossiers qu’elle a traités, seulement un ressortissant africain s’est vu accorder l’asile, une femme avec de sérieux problèmes de santé.  

"Je n’ai nulle part d’autre où aller que ce centre"

Louis est originaire de Goma, en République démocratique du Congo. Il a fui son pays en 2013, après que son père a été assassiné et que sa famille a disparu. À l’automne, il s’est fait arrêté alors qu’il traversait la frontière bulgare, dans le but de rejoindre des amis en Belgique. Il est temporairement autorisé à rester à Sofia dans l’attente de son enregistrement comme demandeur d’asile.
 
Je dors au centre illégalement. J’étais là quand la police a débarqué le mois dernier, mais j’ai réussi à me cacher. Ils font ça presque tous les mois et mettent dehors tous ceux qui n’ont pas l’autorisation de rester. Mais, il nous semble qu’ils ciblent particulièrement les Noirs. C’est pour cela que les gens se sont rebellés contre la police. Ils ont été arrêtés et je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. [L’Agence d’État pour les réfugiés n’a pour l’heure pas répondu à nos questions sur ce raid. ]
 
Des Africains qui sont autorisés à résider dans le centre me font rentrer avec des amis [Si la plupart des réfugiés autorisés à résider dans le centre sont syriens, certains viennent d’autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique]. On dort à même le sol dans leur chambre. Je n’ai nulle part d’autre où aller et comment dormir dehors dans ce froid ? Le soir, quand les gardes font leur ronde, je me cache sous le lit où dans les douches où, en général, ils ne regardent pas. Mais parfois, ils trouvent des gens et les emmènent à la police. J’ai de la chance, je me suis jamais fait prendre.
 
"On est plus en sécurité ici. Dehors, les gens nous traitent de macaques"
 
J’essaie de passer le plus de temps possible dans le centre avec mes amis. C’est un endroit difficile, bondé et sale. Mais on y est davantage en sécurité que dehors. La plupart des gens nous méprisent, on se fait même cracher dessus. Je ne parle pas le bulgare mais je sais comment on dit "macaque" parce que des gens nous traitent comme ça dans la rue. Des amis ont même été battus. On ne comprend pas pourquoi les gens sont aussi haineux envers nous. [Les médias locaux ont signalé plusieurs attaques xénophobes ces derniers mois sur des migrants dont un adolescent malien et un homme d’origine turc qui est tombé dans le coma. Les groupes d’extrême droite ont par ailleurs organisé plusieurs manifestation contre les immigrés l’année passée. ]
 
J’ai rendez-vous avec l’agence des réfugiés dans les prochaines semaines. Ils veulent prendre mes empreintes pour lancer la procédure de demande d’asile [L’enregistrement comme demandeur d’asile permet d’ouvrir certains droits, notamment l’accès aux soins. Mais la procédure peut prendre plusieurs mois, parfois une année]. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir que ma demande soit à terme acceptée. Depuis mon arrivée, aucun Africain ne l’a obtenue. Ils vont probablement essayer de me renvoyer chez moi. Mais je ne peux pas, donc j’essaie de rassembler de l’argent pour passer dans un autre pays européen.
 
Les manifestations dans les centres de réfugiés bulgares se sont multipliées ces derniers temps, que ce soit pour dénoncer les conditions de vie ou la lenteur des procédures. En novembre, la police bulgare a violemment muselé une mobilisation de migrants algériens dans un centre de la ville de Lyubimets. Le même mois, des réfugiés syriens ont menacé d’entrer en grève de la faim dans un centre d’Harmanli, dans le sud-est du pays. 
 
L’ agence desNations unies pour les réfugiés a, par ailleurs, demandé aux pays européens de cesser de renvoyer des demandeurs d’asile en Bulgarie, ce qu’ils ont le droit de faire si c’est le pays par lequel les migrants sont entrés en Europe. L’agence avait signalé des problèmes dans les procédures de demandes d’asile, ainsi qu’un accès insuffisant aux biens de première nécessité tels que la nourriture et les soins.