CAMEROUN / CENTRAFRIQUE

Récit du voyage chaotique d’un réfugié centrafricain vers le Cameroun

 Plus de 220 000 personnes ont déjà quitté la Centrafrique, pays gangrené par la violence. Mahmane est l’un d’entre eux, il a fui la semaine dernière la capitale centrafricaine, par peur d’être victime d’exactions des milices anti-balakas. Après un voyage chaotique, sous les tirs de miliciens, il s’est réfugié de l’autre côté de la frontière avec le Cameroun, à Garoua-Boulaï. Tout juste arrivé, il a accepté de nous raconter

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Arrivée d'un camion transportant des dizaines de réfugiés centrafricains à Garoua Boulaï au Cameroun, début février 2013.

 

Plus de 220 000 personnes ont déjà quitté la Centrafrique, pays gangrené par la violence. Mahmane est l’un d’entre eux, il a fui la semaine dernière la capitale centrafricaine, par peur d’être victime d’exactions des milices anti-balakas. Après un voyage chaotique, sous les tirs de miliciens, il s’est réfugié de l’autre côté de la frontière avec le Cameroun, à Garoua-Boulaï.

 

De plus en plus de personnes, en majorité des musulmans, quittent la Centrafrique pour échapper aux violences. Ils se dirigent vers le Tchad, la RDC ou le Cameroun, le plus souvent escortés par les soldats de la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite Africaine, sous égide de l’ONU). Depuis la semaine dernière, ils seraient au moins 5 000 à être arrivés à Garoua-Boulaï, ce dont témoignent ces images tournées par notre Observateur sur place.

 

Images de l'arrivée des réfugiés à Garoua Boulaï au Cameroun, début février 2013, tournées par notre Observateur Abdou Wadell. 

"On s’est fait tirer dessus par des anti-balakas, ça a semé la panique dans le camion, des bébés ont été piétinés"

Mamadou est un musulman qui a fui Bangui la semaine dernière et est arrivé à Garoua-Boulaï.

 

J’ai fui Bangui à cause des exactions contre les musulmans début février. J’ai pris la direction de Yaloke, d’où j’ai pu fuir pour Garoua-Boulaï. J’y suis arrivé avec un contingent d’environ 125 camions qui avaient amené des vivres du Cameroun en Centrafrique et que nous avons loué pour qu’ils nous prennent avec eux sur leur trajet retour. Certains ont même transporté des gens gratuitement.

 

Le voyage en camion était très difficile et inquiétant, notamment à partir du moment où on s’est approchés de Yaloke. À 5 km de la ville, on s’est fait tirer dessus par des anti-balakas. Ça a semé la panique dans le camion, les gens essayaient de se protéger des tirs et bougeaient dans tous les sens. C’était terrible : des femmes suffoquaient et des bébés ont été piétinés. D’autres ont étouffé de chaleur. On les a enterrés sur le chemin... Heureusement qu’on était sous escorte de la Misca, ce qui a permis de poursuivre la route.

 

On est arrivé ensuite à Baoro, où des soldats camerounais de la Misca nous ont escortés jusqu’à leur camp. Des anti-balakas ont tenté d’y entrer pour nous faire du mal, mais on a été protégés par les soldats. En quittant Baoro, il y a encore eu des affrontements, quatre réfugiés ont été tués par des tirs d’anti-balakas. Après ça, le chemin s’est fait relativement calmement jusqu’à la frontière.

 

"Je me retrouve quasiment sans famille ni personne ici, mais au moins je me sens en sécurité"

 

En arrivant à Garoua-Boulaï, on a été pris en charge par le HCR et la Croix rouge. La population de Garoua-Boulaï nous a accueillis à bras ouverts et nous a distribués des vivres. Désormais nous sommes logés à 2 km de la ville, sur un terrain, et on dort à ciel ouvert. On a quelques couvertures mais pas de matelas, on a froid la nuit. Je me retrouve quasiment sans famille ni personne ici, mais au moins je me sens en sécurité.

 

Maintenant, je vais essayer d’obtenir un statut de réfugié et voir ce que je peux faire au Cameroun. Je voudrais bien revenir en Centrafrique, mais il faut que la situation s’apaise et on en est loin. Beaucoup de gens on perdu des membres de leur famille, des enfants ont été égorgés, des commerçants ont laissé leur magasin derrière eux … Du coup, beaucoup veulent aussi rentrer pour se venger sur les anti-balakas.

 

Outre Garoua-Boulaï, selon le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies (HCR), entre le 28 janvier et le 7 février, près de 9000 personnes, en majorité des musulmans, seraient arrivées à Kentze, une autre ville camerounaise frontalière de la Centrafrique. La moitié d’entre sont de nationalité centrafricaine, les autres sont Camerounais, Tchadiens, Maliens ou Gabonais notamment. On y trouve également beaucoup de femmes et d’enfants.

 

Face à un tel afflux, notre Observateur à Garoua-Boulaï affirme que les ONG sont débordées et manquent d’eau, de nourriture et d’équipements pour héberger les réfugiés, qui doivent compter sur l’aide des populations locales

 

"Beaucoup sont venus à pied en passant à travers la brousse"

Abdou Wadell est caméraman et vit à Garoua-Boulaï.

 

À l’arrivée des réfugiés, on a vu tout de suite qu’ils étaient épuisés et affamés. Ça nous a fait mal de les voir démunis. Ils ont tout perdu. Mais on ne peut rien faire à part les accueillir au mieux, on leur a donné à manger et à boire. Personne dans la ville ne se plaint de leur présence.

"Des personnes disent qu’elles ne veulent plus jamais parler en sango"

 

En début de semaine, d’autres réfugiés sont arrivés à Mombal, à 45 kilomètres au sud de Garoua-Boulaï. Ils sont plus d’un millier. Beaucoup sont venus à pied en passant à travers la brousse, ce qui est encore plus dangereux qu’en camion. J’ai été sur place, leurs conditions de vie sont similaires à Garoua-Boulaï. Mais au moins, dans les deux villes, des soldats de l’armée camerounaise ou de la Misca assurent leur sécurité. Avant l’arrivée des réfugiés, des combattants anti-balakas s’infiltraient régulièrement dans la ville, mais la frontière a depuis été sécurisée.

 

J’ai parlé avec plusieurs personnes qui disaient qu’elles étaient fâchées contre la Centrafrique et qu’elles ne voulaient plus jamais entendre parler en sango [langue officielle de la Centrafrique].

 

Les anti-balakas sont une milice rurale, sans organisation ni commandement précis, qui a entrepris de se venger des exactions commises par les soldats de la Séléka, en majorité musulmans, qui avaient orchestré le coup d’État qui a mené Michel Djotodia au pouvoir en mars 2013. Sa démission contrainte le 10 janvier dernier, sous pression de la communauté internationale, a provoqué l’accélération de la fuite des soldats de la Séléka, et l’augmentation des exactions commises par les anti-balakas sur les populations musulmanes de Centrafrique. L’ONG Amnesty International a dénoncé mercredi un "nettoyage ethnique des civils musulmans dans l'ouest de la République centrafricaine".