CENTRAFRIQUE

Dans une Centrafrique déchirée, les villes se vident des musulmans

 La guerre est loin d’être finie en Centrafrique. Tandis que les forces françaises se préparent à prolonger leur mission sur le territoire, les violences entre les deux camps continuent aux quatre coins d’un pays exsangue. Et ce sont les musulmans qui sont désormais les premiers à prendre la fuite vers les pays voisins, si bien que dans certaines localités ils ne sont plus qu’une poignée.

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La guerre est loin d’être finie en Centrafrique. Tandis que les forces françaises se préparent à prolonger leur mission sur le territoire, les violences entre les deux camps continuent aux quatre coins d’un pays exsangue. Et ce sont les musulmans qui sont désormais les premiers à prendre la fuite vers les pays voisins, si bien que dans certaines localités, ils ne sont plus qu’une poignée.

"Aujourd’hui, je n’ai croisé que quatre ou cinq personnes que je sais de confession musulmane"

À Bozoum, localité du nord-ouest centrafricain, le Père Aurelio n’en revient pas. Il y a quelques jours, ils étaient 2500 réfugiés de confession musulmane à s’abriter dans la mission catholique de la ville. Tous tentaient d’échapper aux exactions des milices anti-balakas, (LIEN) désormais seules maîtres à bord depuis que les rebelles de la Seleka ont battu en retraite vers l’Est. Mais ce matin, ils ne se comptaient plus que sur les doigts de la main.

 

Tous ont été emmenés dans des véhicules bondés. Certains par des convois de la MISCA, d’autres sont partis à bord de gros camions affrétés par des entreprises privées. C’est probablement le gouvernement tchadien qui les a envoyés, la communauté de réfugiés s’est aussi certainement cotisée.

 

Ces déplacés vont tout recommencer à zéro. Beaucoup d’entre eux étaient éleveurs et leur bétail a été volé. Ils partent vers le Tchad, le Nigeria, le Cameroun ou vers des villes centrafricaines où la MISCA est encore présente, comme Paoua. Nous, on espère les revoir ici.

 

Convois de réfugiés musulmans quittant Bozoum, le 5 février. Toutes les photos ont été prises par notre Observateur Aurelio Gazzera.

 

Aujourd’hui, je n’ai croisé dans la ville que quatre ou cinq personnes que je sais de confession musulmane. Notamment le boucher, qui a toujours vécu ici et qui est une vraie figure de Bozoum. 

 

Outre la profonde tristesse de voir tous ces gens partir, la situation ne s’est en rien améliorée. En effet, la MISCA a quitté la ville dans la foulée, malgré notre insistance à les voir rester. Dix minutes après le départ de leur dernière voiture, les tirs ont repris de plus belle. Bozoum est maintenant la cible de pillages de la part de voyous ayant rejoints les rangs des anti-balakas. Ils ont volé des armes au commissariat et s’en prennent aux biens des habitants.

 

 

"Ils sont convaincus que l’intervention de l’armée française sera suivi d’une vengeance des anti-balaka"

Plus à l’est, à Kaga-Bandoro, ce sont les milices musulmanes de la Seleka qui contrôlent la ville. Elles y ont installé leur base arrière, créant un sentiment d’insécurité comme l’explique Fabrice, un de nos Observateurs sur place.

 

Après qu’une femme chrétienne a été tuée mercredi par une balle perdue, des fidèles se sont réfugiés dans les églises. Mais les chrétiens ne quittent pas la ville en masse. Ce sont les musulmans qui partent. La ville a beau être tenue par les ex-Seleka, les habitants musulmans sont convaincus que l’intervention de l’armée française sera suivie d’actes de vengeance perpétrés par des anti-balakas.

 

Mais la séparation est difficile. Ce sont nos amis d’enfance, nos voisins que l’on voit partir. Quand vont-ils revenir ? Les mentalités ont tellement changées ici.

 

 

"À Bouar, certains commencent timidement à rouvrir leur boutique"

À Bouar, ville de l’extrême ouest, frontalière du Cameroun, c’est un équilibre fragile que la communauté des habitants tente de maintenir. La plupart des Seleka ont fuit, ainsi que ceux qui ont, de près ou de loin, collaboré avec eux, explique notre Observateur.

 

Les habitations de ces personnes accusées d’être liées à la Seleka sont en ce moment même pillées par des jeunes avides de vengeance qui se revendiquent des anti-balakas. Ils désossent tout et repartent avec les meubles, les portes etc. Notre défi, c’est maintenant de les contrôler.

 

Des civils musulmans continuent de se réfugier dans les mosquées mais la cohabitation reprend toutefois peu à peu. Certains commerçants commencent même timidement à rouvrir leurs boutiques. Et ceux qui ont fuit les combats vers le Cameroun, mais n’ont aucun lien avec la Seleka, commencent à revenir.

 

Bouar est une ville multiculturelle depuis toujours et c’est notre force. Des habitants viennent des quatre coins du pays, certains ont même les trois nationalités : nigériane, camerounaise et centrafricaine. Les gens "flottent " entre les différents pays et s’en remettent moins facilement à la violence.

 

La cohabitation précaire qui semble exister à Bouar reste une exception, tandis que les vagues de départs de musulmans se généralisent. Dans une tribune publiée sur le site du journal "Le Monde", Peter Bouckaert, directeur de la division urgences à Human Rights Watch, affirme par exemple qu’ils étaient 10000 musulmans à vivre il y a deux mois à Bossangoa, à l’ouest, mais ne sont désormais plus que quelques centaines.

 

Au total, un quart des quatre millions de Centrafricains seraient actuellement déplacés. La République centrafricaine est un pays à majorité chrétienne, la communauté musulmane est estimée entre 10 et 15 % de la population.

 

 

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.