IRAN

Les prisons iraniennes se remplissent de militants d’Al-Qaïda

D’anciens détenus iraniens nous ont affirmé avoir partagé leurs cellules avec des concitoyens accusés d’être membre d’Al-Qaïda. Ces terroristes présumés seraient bien plus nombreux à croupir dans les geôles de la République islamique contrairement à ce qu'affirment les médias locaux. Dans certaines prisons, des ailes entières, sous haute sécurité, leur sont d’ailleurs consacrés. Notre Observateur décrypte les rapports complexes qu’entretiennent les autorités de l’Iran chiite avec ce groupe extrémiste sunnite.

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Des prisonniers salafistes dans la prison de Rajaie Shahr.

 

D’anciens détenus iraniens nous ont affirmé avoir partagé leurs cellules avec des concitoyens accusés d’être membre d’Al-Qaïda. Ces terroristes présumés seraient bien plus nombreux à croupir dans les geôles de la République islamique contrairement à ce qu'affirment les médias locaux. Dans certaines prisons, des ailes entières, sous haute sécurité, leur sont d’ailleurs consacrées. Notre Observateur décrypte les rapports complexes qu’entretiennent les autorités de l’Iran chiite avec ce groupe extrémiste sunnite.

 

Chiisme et sunnisme sont les deux principaux courants de l’Islam. La très large majorité des musulmans du monde sont sunnites. Les chiites représentent quant à eux 10 %. Une représentation inversée en Iran, pays où la population musulmane est à 90% chiite mais compte néanmoins 10% de sunnites. Ces derniers vivent principalement au Kurdistan, dans l’ouest du pays, au Baloutchistan, à l’est, et dans différentes régions du nord du pays.

"Dans la prison, ils ont formé une équipe de football appelé Al-Qaïda"

 

FRANCE 24 a contacté plusieurs anciens prisonniers en Iran qui affirment avoir été incarcérés avec des membres iraniens d’Al-Qaïda. Mehdi Mahmoudian, un de nos Observateurs, a notamment passé plusieurs années dans la prison de Rajaie Shahr. Il considère qu’il y a trois types de prisonniers dans les ailes des centres de détention dédiées à Al-Qaïda : ceux qui ont travaillé avec le mouvement terroriste en Irak, ceux qui ont mené des attaques contre l’Iran sans lien avec l’organisation terroriste et les salafistes, qui ne sont pas membres d’Al-Qaïda et n’ont participé à aucune attaque.

 

Un autre de nos Observateurs, Mohsen, détenu depuis 2009 après avoir participé au mouvement vert contre le président Ahmadinejad, a récemment été libéré. Il a été détenu dans les prisons d’Evin et de Rajaie Shahr où il a rencontré des prisonniers originaires du Kurdistan accusés d’être membres du mouvement terroriste.

 

J’ai été étonné de croiser des membres d’Al-Qaïda dans la prison de Rajaie Shahr car le Kurdistan est supposé être une zone moins religieuse que le reste de l’Iran. Ils étaient 170 et avaient même formé une équipe de football pour les compétitions entre prisons qu’ils ont appelé Al-Qaïda.

 

Des prisonniers jouent au football dans la prison de  Rajaie Shah.

 

Certains sont plus radicaux que d’autres. Ils n’acceptent même pas de prier avec des détenus salafistes. Certains considèrent que ceux qui ne suivent pas l’interprétation de l’Islam prônée par Al-Qaïda ne sont pas croyants.

 

De manière générale, ils sont traités différemment des autres prisonniers iraniens. Par exemple, comme ils ne considèrent pas la viande préparée par des chiites comme halal, les gardes de la prison leur fournissaient des moutons vivants pour qu’ils puissent les tuer à leur façon et les cuisiner eux-mêmes. Des privilèges qui sont tous simplement inconcevables pour les autres détenus. Mais ce qui est paradoxal, c’est que ces extrémistes sont torturés et maltraités plus encore que les autres à leur arrivée, lors de la phase des interrogatoires. Les gardes insultent les compagnons du prophète [personnages majeurs de l’Islam sunnite] pour les mettre en colère et il arrive aussi qu’on les humilie en leur rasant la barbe.

 

Les médias iraniens ne parlent pas de leur présence. Et c’est uniquement à travers les informations des co-détenus que le monde sait qu’ils sont bel et bien dans les prisons iraniennes. Pour autant, nous n’avions que très peu de contacts avec eux. Bien que tous parlent le persan, ils ne souhaitaient pas nous parler.

 

Beaucoup étaient accusés d’avoir mené des opérations terroristes sur le sol iranien [la guerre en Syrie a exacerbé les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites dans la région. Dans ce contexte, des groupes kurdes d’Iran ont choisi de s’opposer au gouvernement iranien, qui soutient le gouvernement chiite de Bashar al-Assad]. D’autres ont mené des opérations dans l’Irak voisin.

 

D’autres Observateurs ayant eux aussi été incarcérés dans des geôles iraniennes nous ont expliqué avoir rencontré des personnes qui ont combattu en Afghanistan contre les troupes américaines. D’après les spécialistes, les autorités iraniennes, elles-mêmes opposées à la politique occidentale dans la région, ont longtemps fermé les yeux sur ces djihadistes d’Al-Qaïda qui transitaient par son territoire.

"Al-Qaïda est un problème [pour l’Iran] depuis la guerre en Syrie"

Pour Dominique Thomas chercheur à l’EHESS à Paris spécialisé dans l’étude des mouvements islamistes, l’influence grandissante d’Al-Qaïda en Syrie a contraint les autorités iraniennes à changer de politique vis-à-vis du mouvement terroriste.

 

L’Iran n’a jamais pensé qu’Al-Qaïda était un ami. Et le mouvement d’Al-Qaïda lui-même parle de la République islamique comme de son ennemi. Mais dans les faits, l’État iranien a essayé de voir s’il n’avait pas des intérêts communs avec le groupe terroriste. Pendant la décennie qui a suivi l’attaque de 2001, l’Iran a choisi une politique de "laisser-faire". Le territoire iranien a donc été une zone de transit pour les combattants d’Al-Qaïda qui se rendaient en Afghanistan. Les autorités avaient inévitablement des informations sur leur présence mais ne sont pas intervenues. Elles n’ont en revanche jamais appuyé logistiquement ces réseaux. La plupart des combattants venaient alors du Moyen-Orient et allaient se battre contre les Américains en Afghanistan. Et tant que cet intérêt commun n’a pas posé de problème à l’Iran, l’État a laissé faire.

"Nous n’avons pas de preuves sur la présence d’une branche d’Al-Qaïda en Iran"

Mais la guerre en Syrie a changé la donne. Elle a activé le conflit confessionnel entre sunnites et chiites. L’Iran est aujourd’hui clairement disposé à soutenir le gouvernement chiite syrien, [les Assad sont issus de la branche alaouite du chiisme] mais aussi le gouvernement irakien [dominé par les chiites]. Évidemment, cela a changé aussi ses liens avec l’organisation terroriste. Il est devenu impensable que des membres d’Al-Qaïda utilisent ce territoire pour partir se battre contre les chiites d’Irak, le Hezbollah libanais [mouvement chiite en opération en Syrie] ou encore les troupes syriennes. Al-Qaïda est donc devenu un vrai problème depuis qu’il cible en particulier la communauté chiite.

Pour autant, nous n’avons pas de preuves sur la présence d’une branche d’Al-Qaïda en Iran. Et si on n’a aucun doute sur la présence de centaines de personnes affiliées à Al-Qaïda dans les prisons iraniennes, il est difficile d’avoir une idée de leur nombre exact. Et ce qui rend cette question encore plus complexe, c’est que l’Iran a une définition très vague d’Al-Qaïda. Par exemple, il y a en ce moment un mouvement de rébellion sunnite dans l’est du pays [zone du Balouchistan à majorité sunnite]. Beaucoup d’habitants dans cette zone considèrent que le régime les oppresse. Et les autorités seront tentées de qualifier ces personnes qui les attaquent comme des membres d’Al-Qaïda, même si ce n’est pas le cas.

Billet écrit avec la collaboration d’Andrew Hilliar (@andyhilliar) et Ershad Alijani (@ershadalijani), journalistes à FRANCE24.