CENTRAFRIQUE

En dehors de Bangui, une Centrafrique "coupée du monde"

 Un peu plus d’un mois après le début de l’opération Sangaris en Centrafrique, rares sont les journalistes sur place à avoir pu sortir de Bangui, la capitale. Aux quatre coins du pays, nos Observateurs ont accepté de nous raconter leur quotidien, le plus souvent rythmé par les violences d’anciens membres de la Séléka.  

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Photo prise mardi 7 janvier, dans la ville de Bocaranga, où aucune administration ne fonctionne, selon notre Observateur.

 

Un peu plus d’un mois après le début de l’opération Sangaris en Centrafrique, rares sont les journalistes envoyés sur place à avoir pu sortir de Bangui, la capitale. Aux quatre coins du pays, nos Observateurs ont accepté de nous raconter leur quotidien, le plus souvent rythmé par les violences d’anciens membres de la Séléka.

 

Lundi, le pays a été déclaré en urgence humanitaire de niveau 3 par l’Unicef. L’ONU estime à 2,5 millions le nombre de déplacés internes et externes depuis décembre 2013. Selon l'organisation, près de 1,8 millions de Centrafricains sur une population d’un peu plus de 4,5 millions de personnes sont en situation humanitaire d’urgence.

 

Carte des trois villes dont sont originaires nos Observateurs de province en Centrafrique.

"Certains ex-Sélékas caressent l’idée de créer une République à part à Berbérati"

Elvira Tutolo est une humanitaire italienne qui vit à Berbérati, à 450 kilomètres à l’ouest de Bangui. Elle s’occupe de l’ONG Kizito, qui vient en aide aux jeunes des rues. Les hommes de l’opération Sangaris ont fait un passage éclair dans la ville en décembre.

 

À Berbérati, ce sont toujours les ex-Séléka qui gouvernent, à l’insu des décideurs qui se trouvent à Bangui. J’ai pu prendre connaissance de certains rapports que les représentants légaux de Berbérati, comme le préfet ou le maire, font de la situation de la ville. Les ex-Séléka font pression pour qu’ils fassent des rapports en dessous de la réalité. Du coup, les autorités centrales à Bangui annoncent dans les médias que tout va bien ici. Elles ont même dit aux déplacés originaires de cette ville qu’ils pouvaient revenir. La conséquence, c’est que des familles d’autres villes sont venues y trouver refuge aussi. Et cet afflux de déplacés nous met dans une situation humanitaire catastrophique.

 

La population est soumise à tous les desiderata des ex-Séléka, qui font ce qu’ils veulent. En début de semaine, j’ai vu un homme se faire abattre froidement en pleine rue. J’ai appris par la suite que les ex-Séléka avaient trouvé des médicaments sur lui. Sans attendre ses explications, ils l’ont accusé de faire rentrer de la drogue et exécuté.

 

Les ex-Séléka contrôlent tout, et notamment les chantiers de diamants autour de la ville. Le "général" qui mène les troupes des ex-Séléka dans la ville s’est beaucoup enrichi. On ne sait pas bien quel est son objectif aujourd’hui. Ses hommes disent souvent qu’ils attendent des ordres de Bangui, qui ne viennent pas. On craint que si cela dure, ils tentent de faire sécession, certains caressent même l’idée de créer une République à part à Berbérati.

"À Bambari, on taxe les piétons qui entrent et sortent de la ville"

Boni (pseudonyme), musulman, habite à Bambari, une ville située à 380 km au nord-ouest de Bangui. Il travaille comme infirmier.

 

Tout ce qui se passe à Bangui a des répercussions ici : tant que la situation là-bas ne sera pas réglée, il sera difficile de faire venir des vivres et des médicaments. Les seuls ravitaillements auxquels nous avons droit se font par avion, et sont très rares. À part ça, la ville est relativement calme, notamment grâce aux discussions entre les communautés chrétiennes et musulmanes, pour qui les problèmes sont politiques et pas confessionnels.

 

L’un des principaux problèmes que nous avons à Bambari, c’est le racket aux barrages. Les piétons doivent verser 500 FCFA [soit 76 centimes d’euro] aux miliciens pour faire un aller et retour. [D’après différentes sources, plusieurs personnes tenant ces barrages sont d’anciens membres de la Séléka]. Si vous êtes à vélo, c’est le double. Et pour peu que vous ayez un bagage, vous payez le triple. En revanche, pour protéger leurs petites affaires, ces hommes ne font rien aux humanitaires ou aux officiels.

« Nous courons à la catastrophe dans les semaines à venir »

Dans le nord-ouest du pays, à Bocaranga, Robert Wnuk, un prêtre polonais, tient un journal quotidien, qu’il publie sur son blog. Les éléments de l’opération Sangaris ne se sont pas encore rendu dans la ville.

 

Bocaranga est comme coupée du monde : les routes sont impraticables. La plupart des ponts de la route vers Bozoum ont été pillés. Certains habitants ont essayé de les reconstruire avec les moyens du bord, mais il est impossible de les emprunter pour le moment.

 

Le passage des frontières avec le Tchad et le Cameroun est de plus en plus difficile. Du coup, les déplacés s’entassent à Bocaranga et comme tout ravitaillement est impossible par la route, nous courons à la catastrophe dans les semaines à venir.

 

Il n’y a plus de tirs depuis plusieurs jours. Les ex-Séléka semblent attendre un signe de Bangui et paraissent résignés à l’idée d’être désarmés prochainement. Pour autant, les dégâts sont importants: je me suis rendu en décembre dans le village de Herba, qui a été intégralement brûlé durant le mois d’octobre. Nous y avons compté 847 maisons incendiées.

 

Un pont pillé entre Bocaranga et Bozoum reconstruit artisanalement par les habitants.Impossible d'y circuler avec de gros véhicules selon notre Observateur Robert Wnuk.

 

La mixité ethnique fait partie de l’identité de la société à Bocaranga où chacun a toujours eu sa place. Les peulhs assuraient les activités commerciales, l’élevage était l’apanage des Mbororo etc. Tout fonctionnait très bien avant la crise mais maintenant la méfiance est palpable. Pour autant, les habitants refusent les violences communautaires. Ils ont surtout le sentiment d’être les ‘oubliés’ de ce conflit et demandent des aides.

 

Les chefs d’États de la communauté économique de l’Afrique centrale (CEEAC) doivent se réunir vendredi à N’Djamena, la capitale tchadienne, en sommet extraordinaire, pour tenter de trouver des solutions à la crise en Centrafrique. Le président centrafricain Michel Djotodia est attendu sur place.