ARABIE SAOUDITE

Un prisonnier saoudien humilié : "C’est la loi du plus fort qui prime"

 Un prisonnier accroché par les pieds au plafond d’une cellule et giflé par ses codétenus. Cette scène a eu lieu en Arabie saoudite, dans la prison de Braiman, située dans la ville de Jeddah. Une humiliation révélatrice des rapports de force qui régissent les relations entre détenus, selon notre Observateur, un ancien prisonnier saoudien.  

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Capture d'écran de la vidéo ci-dessous, on voit un détenu saoudien de la prison de Braiman pendu par les pieds.

 

Un prisonnier accroché par les pieds au plafond d’une cellule et giflé par ses codétenus. Cette scène a eu lieu en Arabie saoudite, dans la prison de Braiman, située à Jeddah. Une humiliation révélatrice des rapports de force qui régissent les relations entre détenus, selon notre Observateur, un ancien prisonnier saoudien.

 

 

Sur les images (ci-dessus), éditées par FRANCE 24, le prisonnier est attaché et ligoté par les pieds, puis pendu tête en bas dans la chambre qu’il semble partager avec plusieurs codétenus. La scène dure plusieurs minutes, mais aucun membre du personnel pénitentiaire n’intervient.

Selon le journal saoudien al-Watan, la vidéo a été filmée par un codétenu qui l’aurait ensuite faite parvenir au frère du prisonnier humilié. Ce dernier affirme que son frère a été retrouvé en possession de médicaments. Sur une vidéo, qui semble avoir été tournée quelques instants avant, le prisonnier est accusé par ses codétenus d’avoir transporté "103 cachets de Lexus", des médicaments qui pourraient être apparentés à des psychotropes de type Lexomil.

 

Plusieurs plaintes ont été déposées par le frère de la victime. De son côté, l’autorité saoudienne en charge des établissements pénitentiaires a créé une commission d’enquête afin d’établir les circonstances de l’incident.

 

Ce n’est pas la première fois qu’une vidéo attestant d’atteintes aux droits de l’Homme dans la prison de Braiman est diffusée sur Internet. En février 2012, des images de la surpopulation carcérale avaient provoqué l’indignation des organisations humanitaires.

"Le système est tel qu’il y a toujours des prisonniers qui en dominent d’autres"

 

Hussain Qatif [pseudonyme], est un militant saoudien qui a été plusieurs fois incarcéré après avoir participé à différentes manifestations anti-gouvernementales.

 

Je ne suis pas du tout surpris par ces images. Cela fait partie du quotidien dans une prison saoudienne. Moi-même, j’ai pu voir des scènes similaires lors de mes différentes incarcérations. Les causes des maltraitances peuvent être multiples. Il peut s’agir de représailles après un incident avec un prisonnier plus influent ou mieux protégé, ou un regard mal perçu.

 

Comme on le voit sur ces images, il y a toujours des prisonniers qui en dominent d’autres. La vie quotidienne dans les "baraquements" [ensemble constitué de plusieurs chambres, NDLR] est auto-gérée par des prisonniers [comme c’est le cas de la grande majorité des prisons du monde arabe, NDLR]. Un Chawich, chef de baraquement, est nommé par le chef de la prison. Cette "nomination" est dans la majorité des cas motivée par des affiliations tribales.

Cela assure l’impunité au "Chawich", dont rare sont ceux qui osent contester l’autorité. Une plainte formulée par un détenu contre lui entraînerait des représailles qui peuvent aller du harcèlement moral à la violence physique.

 

Du point de vue de l’administration pénitentiaire, ce système permet une meilleure gestion de la population carcérale et d’atténuer les tensions entre personnel et détenus. C’est peut-être vrai en apparence, mais cela creuse aussi les inégalités. Cette manière de faire archaïque n’est pas propre à notre pays, elle est le plus souvent due au manque de moyens, mais en Arabie Saoudite cela n’est pas justifiable.

 

Les trafics et les magouilles sont partout. Ils concernent les médicaments psychotropes, le hashich, les cigarettes, même les lits sont loués aux nouveaux arrivants. Ceux qui n’ont pas les moyens, souvent des étrangers, sont obligés de travailler en tant que "khadam" (serviteur) dans les chambres des plus fortunés, qui leur assurent nourriture, protection et un endroit pour dormir. Et ceux qui profitent du système ne sont pas uniquement les Chawich, qui, au mieux, réussissent à garder leur place et leurs privilèges à condition de contribuer au dispositif. Tout cela sert au final l’intérêt du personnel pénitentiaire.

 

C’est la loi du plus fort qui régit la vie des détenus au jour le jour. Les détenus sont littéralement livrés à eux-mêmes et les interventions des organisations humanitaires restent très sporadiques et inefficaces. 

"Certains directeurs ont une vision archaïque de la prison et de sa mission dans la société"

 

Alia al-Farid, chercheuse et activiste à la Société nationale des droits de l’homme.

 

Il y a un réel manque de savoir-faire de la part de l’administration pénitentiaire saoudienne. Nos prisons, où le nombre de détenus est en croissance constante, ont besoin de la présence continue de coachs personnels, d’assistants sociaux, d’éducateurs, de formateurs, de psychiatres, de psychologues, etc. Et ces gens existent en Arabie saoudite, mais les autorités saoudiennes sont toujours dans une logique de répression, alors que les prisons doivent être avant tout des lieux de réhabilitation. Certaines "vieilles" pratiques comme la violence physique, les humiliations ou les pressions psychologiques, demeurent difficiles à éliminer.

 

Il faudrait permettre aux prisonniers de se plaindre à travers un bureau indépendant de l’administration. Ce qu’on essaie de faire depuis plusieurs années en coordination avec le Ministère de la justice, qui comme dans tout pays développé devrait avoir en charge le système carcérale. [Les prisons saoudiennes dépendent actuellement du ministère de l’Intérieur.]

 

Malgré les difficultés, je pense qu’on va dans la bonne direction en coordination avec les autorités saoudiennes. Les réticences proviennent surtout de certains directeurs qui ont une vision archaïque de la prison et de sa mission dans la société.

 

Selon les dernières statistiques de la Direction pénitentiaire saoudienne, le nombre de prisonniers dans le royaume est d’environ 44 000, dont plus de la moitié sont en détention provisoire. Les hommes représentent plus de 90 % des détenus et les nationaux saoudiens représentent un peu moins de la moitié.

 

Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à FRANCE 24.