MACÉDOINE

Une mystérieuse statue d’empereur sème la zizanie en Macédoine

6 mn

 L’apparition de la statue de Dusan, un empereur serbe du 14e siècle qui a régné sur la Macédoine, et conquis des régions à majorité albanaise, a provoqué un vif émoi auprès des Albanais macédoniens de Skopje, la capitale du pays. À peine installé, le monument a été attaqué et sérieusement endommagé. Pour notre Observateur, l’installation soudaine de ce monument relève d'une provocation politique.

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La statue de l'empereur serbe du 14e siècle. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.

 

L’apparition de la statue de Dusan, un empereur serbe du 14e siècle qui a régné sur la Macédoine, et conquis des régions à majorité albanaise, a provoqué un vif émoi auprès des Albanais macédoniens de Skopje, la capitale du pays. À peine installé, le monument a été attaqué et sérieusement endommagé. Pour notre Observateur, l’installation soudaine de ce monument relève d'une provocation politique.

 

Une vaste campagne d’aménagement de monuments baptisée "Skopje 2014" a été lancée en 2010. Parmi les projets en cours, un "pont des civilisations" qui enjambe le fleuve Vardar doit être orné de 29 statues de personnages ayant marqué l’histoire du pays.

 

Or, alors que la liste de statues avait été validée, leur nombre est soudainement passé à 37. Et parmi les huit nouvelles statues, celle du Tsar Dusan n’a pas du tout fait l’unanimité. Érigée début décembre, elle a été attaquée par des membres de la minorité albanaise de Macédoine [25 % de la population] dans la nuit de samedi à dimanche dernier.

 

Selon des médias albanais locaux, il y avait parmi eux des ministres et des hauts responsables du parti albanais DUI, qui participe à une coalition de gouvernement emmené par la formation macédonienne, le Parti démocratique pour l'Unité nationale macédonienne (VMRO-DPMNE).

 

Vidéo amateur publiée sur le compte Youtube de alsatmtv.

 

L’empereur Dusan [1308-1355] a porté l’empire serbe à son apogée, mais les Albanais ne le portent pas dans leur cœur, comme nombre de dirigeants serbes qui ont annexé des régions à majorité albanaise au cours de l’Histoire.

 

L’ajout des huit statues a suscité une importante polémique, d’autant que le commanditaire de ces installations supplémentaires reste mystérieux : aucun des trois maîtres d’ouvrage de Skopje 2014 [gouvernement, mairie et mairie de l’arrondissement centre] n’ont revendiqué la décision, mais aucun n’y semble opposé non plus.

 

Le but de Skopje 2014 est d’attirer des touristes, mais aussi de structurer les Macédoniens autour de références communes afin de donner de la légitimité à leur pays, dont l’existence reste contestée. La Macédoine a proclamé son indépendance de la Yougoslavie en 1991. Mais la Grèce ne lui reconnaît pas le nom de Macédoine, qui est aussi la dénomination d’une de ses régions. La Bulgarie conteste également son indépendance, estimant que les Macédoniens appartiennent à la nation bulgare.

"La référence aux grandes figures du passé est une manipulation de l’histoire à des fins politiques"

Suad Marsini est albanais de Macédoine, il dirige à Skopje le Centre de recherches sur la société civile, une ONG de défense des droits de l’Homme.

 

La plupart des Albanais de Macédoine sont choqués par la mise en place de la statue du tsar Dusan à Skopje. Je peux le comprendre, car ce personnage a une image négative dans notre communauté. Mais la tension provoquée par l'installation de la statue est aussi imputable aux deux partis du gouvernement. Le VMRO-DPMNE n’a rien fait pour expliquer aux citoyens l’importance que pouvait avoir Dusan dans l’histoire de Skopje [couronné empereur dans la ville, il en fait la capitale de l’empire serbe, NDLR] ; et les responsables du DUI albanais, y compris des ministres, se sont rués sur la statue pour l’abîmer.

 

Je ne serais pas surpris que le comportement de ces deux partis de gouvernement soit calculé. La cohabitation entre Albanais et Macédoniens dans la société se passe en général bien, mais les partis politiques ont l’habitude d’attiser les tensions quand ils veulent provoquer des élections, ou pour détourner l’attention d’autres problèmes, notamment économiques.

 

Les désaccords entre les deux partis de la coalition sont grandissants et le VRMO-DPMNE pourrait souhaiter une élection législative anticipée dans l’espoir de retrouver une majorité absolue pour ne plus avoir à gouverner avec le DUI albanais. Il y a deux ans, des élections législatives avaient été convoquées suite à une affaire similaire : une église avait été construite sans aval du DUI, et elle avait été attaquée par des Albanais de Macédoine.

 

"La tension est imputable aux partis du gouvernement"

 

La référence aux grandes figures du passé est une stratégie politique du gouvernement macédonien qui vise à rassembler le pays autour de références communes, pour souder la nation. C’est notamment le cas avec la figure d’Alexandre le Grand, considéré dans le pays comme un Macédonien et beaucoup mis en avant. Face aux critiques de ses voisins, le gouvernement veut essayer de montrer que le pays existe depuis des siècles.

 

Je n’aime pas cet usage disproportionné des figures du passé, c’est une "antiquisation" de la vie politique contemporaine, une sorte de manipulation de l’histoire à des fins politiques. Par ailleurs, le projet "Skopje 2014" a coûté extrêmement cher, et selon moi, se chiffrera à trois fois plus que les 207 millions d’euros annoncés. C’est absurde quand on sait que le budget de l’État est de 2,6 milliards d’euros.

 

Tout le monde autour de moi s’offusque face à ces dépenses mirobolantes, alors que les routes et les chemins de fer sont dans un état déplorable et que 31 % des Macédoniens sont au chômage.

 

Le projet de Skopje 2014 doit profondément modifier la ville, reconstruite après un tremblement de terre de 1963 et dépourvue, depuis, de monuments historiques. La rénovation de bâtiments encore endommagés et la construction d’arcs de triomphe, de rotonde, de fontaines et d’un opéra suscitent la controverse : beaucoup jugent leur style néoclassique très kitsch et surtout, l’opacité règne quant aux montants alloués au projet.

 

Ce billet a été écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste pour les Observateurs de France 24.