Des manifestants bloquent un bus Google à San Francisco. Photo :  Max Batt.
 
Les énormes bus qui transportent chaque jour les employés de Google de San Francisco à leurs bureaux de la Silicon Valley sont devenus le symbole de ce que les habitants de la ville californienne qualifient d’ "invasion". De plus en plus exaspérés par les travailleurs du très florissant secteur de l’économie numérique, les habitants de San Francisco accusent ces nouveaux arrivants d’avoir fait flamber les prix de l’immobilier et de pousser les plus pauvres hors de la ville.
 
Cela fait des mois que le mécontentement gronde. Les bus Google, ainsi que ceux de plusieurs autres entreprises numériques de la Silicon Valley, ont déjà été dénoncées à coup de stickers ou de graffitis un peu partout dans la ville. Et la contestation semble de plus en plus organisée. Lundi, un groupe de manifestants a intercepté un bus Google pendant une trentaine de minutes et les protestataires ont rédigé de fausses amendes pour utilisation illégale des arrêts de bus publics. Cette mobilisation a déclenché un vif débat en ligne entre les habitants, dont beaucoup s’inquiètent des récents changements que connaît leur ville. 
 
Les compagnies de la Sillicon Valley proposant des services de transport privé, de nombreuses nouvelles recrues décident de s’installer à San Francisco, à 45 minutes de leur lieu de travail.  Si bien qu’aujourd’hui le boom de l’économie numérique a provoqué une saturation du marché immobilier.  En un an, les loyers à San Francisco ont augmenté en moyenne de 10%, soit plus que dans n’importe quelle grande ville américaine.  Le loyer médian d’un appartement de trois pièces y est actuellement de 3250 dollars (2360 euros). De nombreux locataires de longue date ont finalement été contraints par leur propriétaires de quitter leur logement.  Ces derniers profitent d’un fin de bail pour augmenter les prix ou invoquent l’Ellis Act, une loi qui les autorisent à expulser les locataires à condition de retirer le bien du marché locatif. Ils ont en revanche la possibilité de le revendre.
 
"Attention : utilisation illégale d'un équipement public". Photo : Eric McElroy.

"Les boutiques familiales sont remplacées par des bars à vin chic"

Erin McElroy habite San Francisco depuis 10 ans. Elle est l'une des organisatrices de la mobilisation contre les bus Google et milite notamment contre les expulsions.
 
Les choses ont vraiment commencé à changer il y a deux ou trois ans. Le boom de l’économie numérique a apporté beaucoup d’argent à la ville, si bien qu’il existe désormais une véritable classe sociale composée de personnes capables de payer des loyers exorbitants pour un simple deux pièces. Le résultat, c’est que la plupart de mes amis ont été contraints de déménager.
 
Les grandes entreprises numériques offrent en général à leurs employés de nombreux services [dans l’entreprise, ils bénéficient entre autre de restaurant, de pressing, de club de sport, de centre de soins médicaux, etc., ndlr] et donc leur présence profite peu aux petits commerces des quartiers où ils habitent à San Francisco. Les boutiques familiales sont remplacées par des bars à vin chic ou des cafés qui ciblent principalement cette clientèle.  
 
Dans ce contexte, les imposants bus Google sont devenus le symbole de l’embourgeoisement de la ville. Des dizaines de jeunes, le nez dans leur smartphone, se massent à l’intérieur. Et ces véhicules se permettent en plus d’utiliser les voies de bus sans même contribuer. [Les compagnies devront s’acquitter d’une taxe à partir de 2014, ndlr].

"Réduire le nombre d’expulsions est un début de réponse"
 
Ces gens doivent comprendre que leur arrivée à un impact sur la ville. J’aimerais qu’ils soient plus investis dans la vie de la communauté et s’intéressent à tous ces problèmes. Réduire le nombre d’expulsions est un début de réponse.  La loi doit mieux protéger les habitants contre les spéculateurs. Et on apprécierait bien entendu que les compagnies de la Sillicon Valley s’investissent en nous aidant financièrement ou autrement.

"Les manifestants devraient s’adresser aux responsables des politiques publiques"

Baxter Denney travaille dans le marketing pour une entreprise de nouvelles technologies basée à San Francisco. Il est arrivé de Washington DC il y a trois ans.  
 
Je suis en colère contre ces manifestants car ils ne prennent pas le problème dans le bon sens. Si la région avait un réseau de transports plus adapté, les employés l’utiliseraient. En attendant, les compagnies payent des services de transport en commun privés, ce qui au passage permet de réduire les embouteillages et la pollution. En ce qui concerne les loyers, les manifestants devraient s’adresser aux responsables des politiques publiques, pas aux employés de Google. C’est faux de penser que tout le monde dans le secteur est nanti. La plupart veulent simplement travailler et profiter de la vie comme n’importe quel habitant.
 
" Décourager les nouveaux arrivants aurait un impact sur les recettes de la collectivité"
 
Décourager les nouveaux arrivants aurait un impact sur les recettes de la collectivité et donc sur les améliorations possibles, notamment les aides aux personnes à faibles revenus. Cette réaction est classique dans une ville qui connaît un rapide succès et se met subitement à changer. Pour autant, le réflexe doit rester d’accueillir les gens tant qu’ils contribuent à l’activité de la ville, apportent des idées, des investissements. Il suffit de regarder Detroit pour comprendre ce qu’il advient d’une ville dont les travailleurs partent.  Les habitants ne pensaient probablement pas que ça pouvait arriver. Il ne faut pas que les habitants de San Francisco fassent comme si cette économie florissante était acquise.

Quelques pancartes et autocollants "anti-tech" aperçus à San Francisco

Photo publiée sur Twitter par @JennaKitchell.
 
 
Photo publiée sur Twitter par@itsWanda. En espagnol "Danger! On lutte contre les expulsions !"
 
 
Photo publiée sur Twitter par@NielsHoven. "Mission contre l'embourgeoisement"
 
 
Photo publiée sur Twitter parduffro. Une affiche qui se moque de la toute-puissance de l'entreprise Google.