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Opération "coup de poing" sanglante contre les gangs de Kinshasa

 Mi-novembre, le gouvernement dela République démocratique du Congo a lancé une opération à l’encontre des Kuluna, gangs ultra-violents qui sévissent dans les rues de Kinshasa. Si les habitants de la capitale se disent soulagés des dispositions prises, beaucoup signalent également des opérations disproportionnées, certaines marquées par des exécutions sommaires. 

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Arrestation de Kuluna par la police devant la foule à Kinshasa. Capture d'écran d'une vidéo publiée par Congo Mikili.

 

Mi-novembre, le gouvernement de la République démocratique du Congo a lancé une opération à l’encontre des Kuluna, gangs ultra-violents qui sévissent dans les rues de Kinshasa. Si les habitants de la capitale se disent soulagés des dispositions prises, beaucoup signalent également des opérations disproportionnées, certaines marquées par des exécutions sommaires.

 

Bien connus des habitants de la capitale congolaise, les Kuluna sont des gangs qui s’arment de machettes, de bouteilles ou encore de tournevis, et qui se livrent au racket de passants, des agressions allant parfois jusqu’au meurtre. Les plus jeunes ont une douzaine d’années, les plus âgés la trentaine, ce sont principalement des personnes issues des quartiers pauvres de Kinshasa et qui agissent le plus souvent sous l’emprise de drogues et d’alcool.

 

Les Kuluna sévissent en groupe, souvent à plusieurs dizaines, et revendiquent une organisation quasi militaire. Certains se donnent même des grades. Ils adoptent également un style vestimentaire particulier : tatouage, boucle d’oreille, coiffures excentriques ou crânes rasés ornés de dessins et musculature importante.

 

Au départ, les gangs de Kuluna s’affrontaient dans certains quartiers de l’est et du centre de Kinshasa. Le phénomène s’est amplifié en 2006 à l’approche des élections présidentielle et législatives lorsque des candidats ont fait appel à leurs services pour les accompagner dans des meetings ou leur servir de gardes du corps. Encore aujourd’hui, certains Kuluna sont soupçonnés d’être protégés par des hommes politiques influents de la capitale.

 

Des opérations d'arrestation de Kuluna ont été organisées devant la presse. Ici une photo prise au stade des Martyrs de Kinshasa le 23 novembre.

 

Le 23 octobre dernier, le président Joseph Kabila a appelé, devant le Congrès, à l’utilisation de "toutes les voies de droit" contre les nouvelles formes de banditisme à Kinshasa. Un peu moins d’un mois plus tard, le 15 novembre, l’opération Likofi ["coup de poing" en lingala, la langue locale] avec pour objectif de traquer les Kuluna, commence.

"Mon frère a été arrêté parce qu’il avait une crête et des tatouages… comme les Kuluna"

Maria Mobumto (pseudonyme) habite le quartier Lingwala, au centre de la capitale. En septembre, des Kuluna l’ont menacée avec une machette avant de lui voler ses affaires personnelles.

 

Les Kuluna sont un véritable fléau contre lequel il fallait agir. On les croisait à la tombée de la nuit et ils posaient toujours la même question après t’avoir dépouillé : "Tu veux qu'on te coupe manche courte ou manche longue ?" [ une expression utilisée par les rebelles du LURD au Libéria] , la main ou le bras. Mais le problème, c’est que les coups de filet pour les attraper se font à la tombée de la nuit, après 19 heures et quiconque ressemble à un Kuluna est interpellé. La police a affirmé qu’elle avait identifié beaucoup de Kuluna, mais nous sommes beaucoup à nous demander sur quelles bases. On a le sentiment que ça part dans tous les sens.

 

Mon petit frère qui a une crête et des tatouages, a été arrêté et est resté plusieurs heures au poste. Comme nous avions des relations, nous avons réussi à le faire libérer...mais je n'ose même pas imaginer comment ça se passe avec ceux qui se retrouvent dans la même situation et qui ne peuvent appeler personne ! Ce qu’on observe également, c’est que les jeunes Kuluna se pressent maintenant chez le coiffeur et changent de style pour éviter d’être interpellé. Comme s’ils faisaient le dos rond le temps que l’opération se termine [selon les médias locaux, beaucoup de Kuluna auraient déjà fui la capitale].

"La question est de savoir qui a laissé cette situation se détériorer"

Jean-Claude Katende est président de l’Association africaine des droits de l'Homme (ASADHO) basée à Kinshasa. Il affirme que huit Kuluna ont été abattus depuis le début de l'opération dans plusieurs communes de Kinshasa.

 

Nous condamnons fermement tout ce que les Kuluna ont pu faire endurer à la population de Kinshasa. Mais nous ne sommes pas d’accord avec ce qui se passe actuellement : de nombreuses personnes nous signalent que la police a carte blanche pour arrêter, emmener dans des lieux inconnus, ou même tuer les Kuluna présumés qui ne se montreraient pas coopératifs. L’un des représentants de la police [NDLR le colonel Mwanamputu] parle de "risques de l’opération". Pour nous, c’est bien un aveu qu’il y a eu des dommages collatéraux. Cette opération se fait en violation du respect des droits humains puisque de jeunes hommes sont morts sans aucun jugement.

 

Par le passé, la police a été accusée de laisser agir les Kuluna contre une part de leur butins. Aujourd’hui, on craint que la police ne profitent de cette opération pour arrêter des jeunes et demander des rançons à leurs parents pour les libérer.

 

On nous explique que la situation était telle qu’il était temps d’agir… mais qui a laissé les choses se détériorer ? La population est heureuse pour le moment, mais elle n’imagine pas les conséquences à long terme : si la police ne respecte pas la loi, ce qui arrive aux Kuluna peut arriver demain à n’importe quel citoyen.

 

De leur côté, la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la Stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) indiquent avoir reçu ces derniers jours "des rapports préoccupants faisant état de la disparition et de l’assassinat de jeunes hommes et d’enfants" dans certaines communes de Kinshasa. Ils relèvent que "ces allégations coïncident avec le début de l’opération Likofi".

Depuis le début de la semaine, les Congolais partagent sur les réseaux sociaux plusieurs photos de présumés Kuluna abattus et gisant sur le sol ensanglantés. Si nombre de ces photos n’ont pas de lien avec l’opération Likofi  France 24 a pu authentifier plusieurs photos prises par nos Observateurs sur place et attestant de la violence de l’opération. Voici l'une d'entre elles ci-dessous.

 

ATTENTION, LES IMAGES QUI SUIVENT SONT CHOQUANTES

 

 

À gauche, une image diffusée sur les réseaux sociaux par des utilisateurs congolais présentant la scène comme l'assasinat d'un Kuluna dans la commune de Limete à Kinshasa. A droite, la même image publiée en 2011 sur Libération pour un article sur la Côte d'Ivoire.

 

Une des photos envoyées par un Observateur à Kinshasa. Selon lui, le jeune homme appartenait à un gang du quartier et a été abattu par un policier avec une arme à feu dans la commune de Kalamu lundi soir.

 

Le chargé de communication de la police de Kinshasa, le colonel Mwanamputu, répond quant à lui qu’aucune exécution de Kuluna n’a été porté à sa connaissance. Il précise qu’il est "prévu de gérer les risques" liés aux "éventuels débordements" de l’opération. Il précise que l’objectif de l’opération est de "sécuriser la population kinoise à l’approche des fêtes de fin d’année", une période où les Kuluna sont particulièrement actifs.

 

L’opération Likofi doit officiellement durer 3 mois et se terminer en février 2013.