Photo publiée sur la page Facebook de Emoya Estate.
 
Dormir dans une cabane de tôles ondulées, s’éclairer à la bougie et cuisiner sur des réchauds, c’est l’expérience proposée par une chaîne hôtelière de Bloemfontein, ville du centre de l’Afrique du Sud. Les touristes sont invités à vivre, dans un décor de carton-pâte, comme des "millions de Sud-Africains habitant des logements précaires" et ce pour … 80 euros la nuit. Une aventure de bien mauvais goût pour notre Observateur qui, lui, a vraiment vécu dans un township.
 
Lancé au début de l'année par l’Emoya Hôtel de Bloemfontein, le "Shanty Town" (bidonville en français) est présenté comme "l’aventure d’une vie" sur le site internet de l’hôtel. Tout en mettant en avant le caractère "authentique" de ce voyage, la compagnie se targue d’avoir construit "le seul bidonville du monde équipé de chauffage au sol et d’un accès wifi". Un bidonville qui a par ailleurs été construit au milieu d’une réserve naturelle, sans aucun contact avec les autochtones, et propose un service cinq étoiles petit déjeuner compris, pour un tarif de 80€ la nuit, soit l’équivalent du salaire médian sud-africain.
 
Vidéo de promotion du Shanty Town publiée sur le compte YouTube de l'hôtel.
 
Cette initiative douteuse a été vivement moquée par une émission satirique américaine en novembre. Et c’est à partir de là que la polémique a commencé à enfler en Afrique du Sud. Des médias ont dénoncé une tentative de "vendre la pauvreté", tandis que d’autres ont parlé de "relents d’apartheid".
 
Des critiques virulentes auxquelles le propriétaire de l’hôtel a répondu dans la presse locale précisant "le concept du Shanty Town n’a pas de tonalité raciste ou pour but de se moquer des personnes pauvres, blanches comme noires, qui pourraient vivre dans des bidonvilles. L’idée était au contraire de susciter l’empathie envers les millions de personnes qui vivent dans ces conditions".

"Passer du temps dans un bidonville, c’est partir à la rencontre de l’autre, prendre le temps de voir les choses différemment"

Julian Hewitt a fait le choix de vivre dans un bidonville sud-africain, un vrai, en août 2013. Pendant un mois, avec sa famille, il a vécu en plein cœur d'un township de Mamelodi, près de Pretoria. Une aventure qui avait pour but de développer la solidarité et qu’il a racontée sur son blog "Mamelodi for a Month".
 
Aborder le sujet de la pauvreté en Afrique du Sud est quelque chose de très délicat. Lorsque nous nous sommes lancés ce challenge ma famille et moi de vivre pendant un mois dans 9 mètres carrés, sans électricité, et avec très peu d’argent nous avons eu énormément de réactions négatives. Comme on a beaucoup parlé de notre expérience, les gens disaient qu’on étalait la pauvreté des habitants, qu’on se moquait d’eux alors que notre démarche était tout l’inverse. On voulait comprendre dans le but de mieux les aider. On a fini par arrêter de publier des photos de notre expérience pendant un certain temps. Les inégalités sociales sont tellement importantes en Afrique du Sud, que le sujet est extrêmement sensible, et il faut l’aborder avec beaucoup de tact.
 
"Ça relève tout simplement du mauvais goût"
 
Je sais que les personnes qui vivent dans les townships sont réceptives aux efforts de ceux qui essaient de se mettre à leur place et de comprendre leurs difficultés. Le problème avec cette initiative du "Shanty Town", c’est qu’on ne comprend pas bien l’objectif : on a l’impression que simplement en montrant le décor d’un bidonville, on peut sensibiliser aux difficultés des plus pauvres. C’est offensant de présenter ainsi leur mode de vie. Et lorsqu’ils précisent que c’est le seul bidonville du monde à être équipé de chauffage au sol et d’accès wifi ou encore que c’est un endroit parfait pour le "team-building", pour moi ça relève tout simplement du mauvais goût.

Ce qui me désole, c’est que cet endroit n’a rien d’authentique. Le rapport humain est central quand on vit dans un bidonville. Y vivre, c’est partir à la rencontre de l’autre, prendre le temps de voir les choses différemment. Et puis sur les 80€ par nuit, je me demande si cet hôtel prévoit de reverser une partie pour aider les communautés des townships de Bloemfontein [très nombreux au sud-est de la ville].
 
En Afrique du Sud, les derniers rapports concernant les inégalités économiques ne semblent pas montrer d’amélioration ces dernières années : 85% des Sud-Africains noirs sont pauvres, alors que 87% des Sud-Africains blancs disposent de revenus moyens ou élevés. Selon l’association caritative sud-africaine Niall Melon Township Trust, près de 12 millions de personnes en Afrique du Sud vivent dans un township sur un pays de 51 millions d’habitants.

Ce billet a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste pour Les Observateurs de France 24.