PAKISTAN

Censuré, YouTube se console avec des câlins au Pakistan

Des internautes pakistanais ont décidé d’utiliser l'humour pour lutter contre la censure sur Internet. Ainsi, le site YouTube, qui est interdit d’accès depuis plus d'un an au Pakistan, a réussi à se faire une place dans les rues de Karachi. En témoigne sa mascotte qui distribue des câlins à tous ceux qui veulent bien les recevoir.

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Capture d'écran de la vidéo "Des câlins pour YouTube", mise en ligne sur Vimeo et postée sur la page Facebook du groupe "Pakistan pour tous"

 

Des internautes pakistanais ont décidé d’utiliser l'humour pour lutter contre la censure sur Internet. Ainsi, le site YouTube, qui est interdit d’accès depuis plus d'un an au Pakistan, a réussi à se faire une place dans les rues de Karachi. En témoigne sa mascotte qui distribue des câlins à tous ceux qui veulent bien les recevoir.

 

Dans une vidéo mise en ligne par les membres de "Pakistan pour tous", un groupe de défense des droits de l’Homme, une mascotte au logo YouTube se promène en ville avec une pancarte sur laquelle il est inscrit en grosses lettres : "Faites-moi un câlin si vous voulez que je revienne". Des rues animées du centre-ville aux abords de la plage, le personnage aux couleurs du premier site de partage de vidéos étreint des habitants de Karachi tantôt ravis, tantôt surpris. Une initiative qui vise à protester contre la mainmise de l’État sur Internet.

 

La vidéo "Des calins pour YouTube" est une initiative qui vise à protester contre la mainmise de l’État sur Internet. Elle a été postée sur la page Facebook du groupe "Pakistan pour tous".

 

YouTube a été bloqué en septembre 2012 en réaction à la publication du film "L'Innocence des musulmans", jugé blasphématoire. Sa diffusion avait conduit à des émeutes dans plusieurs pays musulmans, dont le Pakistan. Cependant, YouTube n’est pas le seul réseau social visé, récemment, une page Facebook réclamant l’abolition de la peine de mort pour blasphème ou encore la vidéo d’une chanson du groupe de rock Beygarat Brigade qui se moque de l’armée pakistanaise ont disparu du web pakistanais.

"Les autorités considèrent que YouTube est un site subversif"

Ziad Zafar fait partie de l’équipe qui a tourné la vidéo "Des câlins pour YouTube". Il est aussi le cofondateur du groupe Facebook "Pakistan pour tous", une alliance de différents mouvements opposés à l'extrémisme. 

 

Les gens se sont spontanément dirigés vers nous. La première personne qu’on a rencontrée était un voiturier travaillant dans un parking. Il nous a dit : "Nous avons besoin de YouTube, je veux y avoir de nouveau accès !" Il n’est pas le seul à dénoncer cette interdiction. Mais comme ici on ne peut pas trop exprimer sa colère, on a opté pour l’humour.

 

Les autorités considèrent que YouTube est subversif alors qu’il constitue un pilier essentiel dans le paysage des médias numériques et dans la nouvelle façon de communiquer. Après Google et Facebook, il est le troisième site le plus visité au monde. Son interdiction pénalise n’importe quel citoyen pakistanais. Sur les cinq sites les plus visités dans le pays, trois se trouvent sur des serveurs proxy [Un serveur proxy est un ordinateur ou un module qui sert d’intermédiaire entre un navigateur Web et Internet. Installés à l’étranger, les serveurs proxy permettent de sécuriser et d'améliorer l'accès à certaines pages Web, mais la connexion est souvent plus lente.] Presque tout le monde au Pakistan est connecté à ce type de serveur.

"Nous devons nous battre pour la liberté d’expression"

Shahzad Ahmad dirige l’association des droits de l’Homme "Bytes for all" (des méga-bites pour tous), qui défend la liberté d’accès à Internet. Son mouvement a récemment lancé des poursuites contre les autorités pour lever l’interdiction de YouTube.

 

Le gouvernement utilise n’importe quelle excuse pour contrôler nos canaux de communication. À la fin des années 2000, les autorités invoquaient le blasphème pour bloquer certains contenus. Puis la sécurité nationale et la guerre contre le terrorisme sont devenues les nouveaux prétextes.

 

Le message qui a accueilli les internautes qui ont tenté d'accéder à la plate-forme de microblogging Tumblr après que celui-ci eut été temporairement bloqué. L'image a été envoyée à France 24 par Shahzad Ahmad.

 

Ça ne s’arrête pas là. Le blocage des téléphones portables est aussi une tendance à la hausse en ce moment. Lors d’une fête religieuse organisée dernièrement, le réseau a été interrompu plusieurs jours dans quasiment toutes les provinces au nom de la sécurité nationale. On nous a expliqué que les téléphones contribuaient au terrorisme : les terroristes ont recours aux portables pour coordonner leurs attaques ou déclencher une bombe à distance.

 

"Tout ce qui est considéré comme répréhensible, offensant ou obscène peut être bloqué de façon arbitraire"

L'Autorité des télécommunications du Pakistan (PTA) est censée être autonome, le problème est qu’elle obéit aux ordres du gouvernement, et indique directement aux fournisseurs Internet les sites qu’il faut bloquer. Désormais, tout ce qui est considéré comme répréhensible, offensant ou obscène peut être bloqué de façon arbitraire. Un phénomène qui restreint la liberté d'expression au Pakistan et contre lequel il faut se battre.

 

Selon Sana Saleem, militante de la liberté d'expression sur le web contactée par FRANCE 24 : "Ceux qui accusent sur Internet les services de renseignement ou les militaires d'être mêlés à des affaires de corruption ou coupables de violation des droits de l’Homme sont censurés". Les sites qui prétendent fournir des preuves sur les exactions commises au Baloutchistan [province du Pakistan située à la frontière avec l’Iran et l’Afghanistan] sont également difficiles d'accès.

 

D’après le Citizen Lab - un laboratoire de recherche de l’université de Toronto qui aborde la question de l’influence du pouvoir politique dans le cyberespace - le gouvernement du Pakistan utilise des méthodes de plus en plus élaborées pour réguler l'activité sur Internet. En Juin, le groupe a indiqué qu'il avait trouvé des preuves que "l’entreprise canadienne Netsweeper [spécialisée dans le filtrage de contenus Internet] avait offert au gouvernement pakistanais ses services". [Netsweeper n'a pas donné suite à la demande d'interview de FRANCE 24].

Malgré ses multiples tentatives, FRANCE 24 n’est pas parvenu à entrer en contact avec les autorités pakistanaises.

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Andrew Hilliar (@andyhilliar), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.