IRAN

Annulation de concerts en Iran, après une campagne "anti-débauche"

 Obtenir l’autorisation d’organiser un concert en Iran relève du parcours du combattant. Et même une fois le sésame en poche, le spectacle peut être interdit à la toute dernière minute. C’est ce qui s’est passé à Abadan au sud-ouest du pays, après une fronde menée par des religieux rigoristes.

Publicité

Les instruments traditionnels installés sur scène ne serviront finalement pas.

 

Obtenir l’autorisation d’organiser un concert en Iran relève du parcours du combattant. Et même une fois le sésame en poche, le spectacle peut être interdit à la toute dernière minute. C’est ce qui s’est passé à Abadan au sud-ouest du pays, après une fronde menée par des religieux rigoristes.

 

Deux groupes de musique, l’un traditionnel et l’autre pop, devaient jouer dans deux salles différentes d’Abadan le soir du 28 octobre. Le chanteur pop Majid Kharrat, célébrité en Iran, s’était déplacé de Téhéran avec ses musiciens. Quant au groupe de musique traditionnelle, Sayyeh, il est originaire de la ville. Selon les medias locaux, ils avaient obtenu une autorisation officielle, ce qui leur avait permis de louer une salle, et de promouvoir leurs concerts. Le soir venu, les spectateurs sont arrivés ticket en main, mais les concerts n’ont jamais eu lieu.

 

Des manifestants devant le ministère de la Culture et de l'Orientation islamique à Abadan le 27 octobre.

 

Les jours qui ont précédé les concerts, les fidèles les plus rigoristes de la ville, avec à leur tête Ali Ebrahimi, l’imam de la prière de vendredi à Abadan, le chef religieux de la ville, ont tout fait pour discréditer les musiciens. Des SMS jugeant ces spectacles "non-conformes" ont été envoyés à la population, tandis que l’imam avait dédié l’intégralité de son prêche du vendredi à dénoncer ces évènements. La veille du concert, des étudiants conservateurs et des membres d’Ansar-e Hezbollah, un groupe d’intégristes présents dans plusieurs grandes villes d’Iran, se sont rassemblés devant l’antenne locale du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique, pour demander l’annulation des évènements. Et le lendemain, quelques heures avant que les musiciens ne montent sur scène, plusieurs dizaines d’étudiants membres des bassidjis – milices paramilitaires bénévoles - ont organisé une manifestation devant les bureaux du gouverneur.

 

Après l'annulation des concerts, ces affiches ont été placardés dans plusieurs bureaux officiels de la ville. C'est une liste des "inconvénients de la musique", qui serait source de "pauvreté, discorde et barbarie". La musique fait, par ailleurs, que "Dieu ignore vos prières, et est colère contre vous."

 

Depuis cette annulation de dernière minute, le ministère de la Culture islamique est resté discret. L’imam de la prière de vendredi à Abadan a uniquement expliqué à un journaliste, que contrairement à ce qui avait été écrit, les musiciens n’avaient pas de permis, et que "90 % des habitants étaient opposés à ces concerts". Il a précisé : "je ne suis pas contre, que les gens s’amusent ou contre l’art ", mais ces musiciens selon lui "n’étaient pas là pour divertir le public, mais pour les inciter à la débauche".

"Je n’ai jamais vu personne danser, enlever son voile ou faire quoi que ce soit d’autre de non-islamique à ce genre de concerts"

 

Nasser, 30, vit à Abadan.

 

C’est la première fois que j’entends parler d’un concert annulé à Abadan. Un des arguments de l’imam est de dire que ces évènements ne sont pas islamiques, et que des choses indécentes y ont lieu, mais c’est totalement faux. J’ai assisté à plusieurs concerts et festivals ici, le plus souvent organisés dans la Free Zone [une zone franche exemptée d’impôts pour encourager les investissements et le tourisme], mais je n’ai jamais vu personne danser, enlever son voile ou faire quoi que ce soit d’autre de non-islamique.

 

Ce nouvel imam de la prière du vendredi, qui a été nommé il y a quelques mois, essaie d’imposer son conservatisme à la ville. S’il s’oppose même à la musique traditionnelle, il n’y a pas d’espoir pour tous les autres styles de musique. Depuis son arrivée, la police religieuse est beaucoup plus active qu’avant. [En Iran, la police peut intervenir contre tous les comportements qu’elle juge non-conformes à la loi islamique, allant des femmes portant un voile trop lâche à l'interdiction de batailles d’eau.

 

Le 28 octobre, les spectateurs attendent devant la salle où devait se tenir le concert de pop.

  

 "On a vraiment très peu d’activités pour les jeunes ici"

 

C’est dommage, parce que l’on a vraiment très peu d’activités pour les jeunes ici. Il fut un temps, où la ville bougeait beaucoup, il y a avait régulièrement des évènements culturels, mais on a perdu beaucoup de nos infrastructures après la guerre Iran-Iraq  [1980-1988]. Abadan n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il n’y a que quelques cafés. On n’a même pas de bibliothèque digne de ce nom. Les jeunes passent leur temps à traîner dans les rues. [Dernièrement, l’imam de la prière du vendredi a demandé au nouveau doyen de la faculté de médecine de la ville de se pencher sur les nombreux cas de dépressions et de maladies mentales à Abadan].