MAROC

Procès du "baiser interdit de Nadhor" : qu’en pensent les Marocains ?

 La toile marocaine s’est mobilisée en soutien aux adolescents de Nadhor, dans le nord-est du Maroc, arrêtés et traduits en justice pour la photo d'un baiser dans la rue postée sur Facebook. En attendant leur procès, qui vient d’être reporté au mois prochain, nous avons demandé à nos Observateurs marocains leur avis sur cette affaire.

Publicité

La photo postée sur Facebook.

 

La toile marocaine s’est mobilisée en soutien aux adolescents de Nadhor, dans le nord-est du Maroc, arrêtés et traduits en justice pour la photo d'un baiser dans la rue, postée sur Facebook. En attendant le procès, qui vient d’être reporté au mois prochain, nous avons demandé à nos Observateurs marocains leur avis sur cette affaire.

 

Les trois adolescents concernés - le couple et l’ami qui l’a photographié- ont entre 14 et 16 ans, et ont déjà passé cinq jours dans un centre pour mineurs. C’est une association locale de défense des droits et des libertés qui les a dénoncés à la police. Ils risqueraient jusqu’à cinq ans de prison pour atteinte à la pudeur.

 

Les amoureux ont été soutenus par des "Kiss-in", et plusieurs mobilisations sur le Net, notamment sous le hashtag #Freeboussa [baiser libre, ndlr] sur Twitter. Nous voulions savoir ce que pensaient nos Observateurs marocains de cette affaire, qui défraie la chronique.

"On s’attaque à des adolescents alors que les vrais dossiers judiciaires sont classés sans suite"

Abdelilah Ben Abdessalam est le vice-président de l’association marocaine des Droits de l’Homme.

 

Nous sommes 22 associations et organisations à avoir signé un communiqué commun pour condamner ce procès. En tant que militants des droits de l’Homme, nous n’avons jamais entendu parler de l’organisation qui a porté plainte contre ces jeunes, et qui se présente comme défenseur des droits et des libertés. Beaucoup de points d’interrogation demeurent quant aux raisons qui ont poussé cette organisation à porter plainte.

 

Encore une fois, le système judiciaire marocain prouve son absurdité : s’attaquer à deux adolescents, qui ont eu le malheur de poster une photo sur Facebook, alors que des dossiers portant sur les vrais problèmes qui gangrènent le pays - comme la corruption, le détournement de fonds publics ou la torture en prison - sont classés sans suite.

 

S’offusquer de cette photo relève de l’hypocrisie sociale. Si le gouvernement veut emprisonner tous les couples qui s’embrassent, il lui faudrait aménager des stades de foot pour cela, car on en voit tous les jours, devant les facultés ou sur les plages. Mais comme la société est conservatrice, tout le monde fait semblant d’être choqué.

 

 

"C’est une dépravation de la morale sociale, mais les vrais coupables sont les autorités"

Hamza, 24 ans, commerçant à Marrakech.

 

Je condamne ce que ces deux adolescents ont fait, car c’est contraire à notre morale et à notre religion. Cet acte est indécent à mes yeux.

 

Cependant, je ne soutiens pas leur arrestation ni le fait qu’ils soient jugés. Ce baiser n’est que la manifestation d’une dépravation morale qu’encouragent les chaînes de télévision satellitaires, et dont les premiers responsables sont les autorités. Le système éducatif ne joue plus son rôle pour transmettre des valeurs à la société et l’État n’exerce aucun contrôle sur les citoyens, qui commettent des actes immoraux bien pires, comme la prostitution ou la consommation d’alcool sur la voie publique.

 

L’histoire de ce baiser interdit a été médiatisée. Comme le parti au pouvoir [le Parti Justice et Développement, PJD, ndlr] est islamiste, il ne peut pas faire la sourde oreille, et ne pas réagir à une affaire qui touche la morale religieuse. C’est donc uniquement à des fins politiques, à mon avis, et pour la forme que ce procès a lieu. Les adolescents quant à eux finiront probablement par être acquittés.

"C’est un pas en arrière pour un Maroc en plein processus de démocratisation"

Reda el Ourouba, 33 ans, manager dans une société de télécommunication. Il vit à Casablanca.

 

Ces adolescents n’ont à mes yeux rien fait de mal, d’autant plus que cette photo a été postée sur un profil Facebook, qui reste un espace privé. Mais je trouve que c’est d’autant plus regrettable qu’une telle affaire éclate aujourd’hui, après le virage démocratique que le Maroc a entamé depuis deux ans. Avec la nouvelle constitution adoptée en juillet 2011, la protection de la dignité du citoyen marocain est désormais un droit inscrit noir sur blanc. La justice marocaine doit se montrer à la hauteur de ce nouveau défi, et ne plus faire ce genre d’erreurs, qui relève tout simplement de l’atteinte à la liberté individuelle. La place de ces adolescents est à l’école et non au tribunal. Les traduire en justice est un pas en arrière pour un Maroc en plein processus de démocratisation.