IRAN

Naser Khosrow, la "rue de l’avortement" à Téhéran

 L’avortement est légal en Iran, mais seulement dans le cas où un accouchement mettrait en danger la vie de la mère ou celle de son enfant. Les femmes qui veulent avorter pour d’autres raisons sont alors obligées de recourir à des méthodes clandestines souvent dangereuses, qui les conduisent en général rue Nasar Khosrow, un endroit glauque dans le sud de Téhéran.  

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Les médecins utilisent des euphémismes comme "traitement de la maladie de l'avortement" pour faire la promotion en ligne de leurs services

 

 

L’avortement est légal en Iran, mais seulement dans le cas où un accouchement mettrait en danger la vie de la mère ou celle de son enfant. Les femmes qui veulent avorter pour d’autres raisons sont alors obligées de recourir à des méthodes clandestines, souvent dangereuses, qui les conduisent en général rue Nasar Khosrow, un endroit glauque dans le sud de Téhéran.

 

Les statistiques du Bureau de médecine légale iranien indiquent que sur 6 656 demandes d’avortement l’année dernière, 4 000 ont été approuvées. Ces chiffres sont bien inférieurs au nombre de femmes ayant recours aux avortements clandestins.

 

Le message d'une femme sur un forum iranien : "J'ai un enfant de deux ans. Je suis encore enceinte, mais je ne veux pas d'un nouvel enfant. Je dois trouver un moyen d'avorter."

 

Réponse d'une autre utilisatrice : "Tu devrais aller à Naser Khosrow et acheter au moins six pilules. Vérifie bien leur date d'expiration. Ma soeur a fait ça, et elle a avorté en utilisant deux ou trois pilules."

"Etant célibataire, ce n’était pas possible pour moi de garder le bébé"

Sara (pseudonyme) habite Téhéran. Elle a récemment avorté dans l’illégalité.

 

Il y a peu de temps, j’ai réalisé que j’étais enceinte de cinq mois. Mais à cause des contraintes culturelles en Iran, étant célibataire, je ne pouvais pas garder le bébé. Après en avoir discuté avec des amis, j’ai découvert qu’il existait trois méthodes pour avorter : par injections, en prenant des pilules, ou par une opération.

 

J’ai d’abord pensé aux deux premières options. Pour les piqûres, j’ai appris qu’il fallait acheter un médicament appelé Prostaglandin. J’aurais eu besoin de deux injections, dont chacune coûte 40 000 tomans (environ 12 euros). J’ai finalement abandonné l’idée après avoir entendu dire que le risque d’attaque cardiaque était important.

 

Les pilules, c’était du Misoprostol, et il fallait en prendre dix en une heure. Ce médicament est normalement utilisé pour traiter les problèmes digestifs et il ne coûte que 8 000 tomans (environ 2 euros) en pharmacie. Mais il n’est délivré que sur ordonnance, et je ne pouvais pas en obtenir. J’ai entendu qu’il était vendu rue Naser Khosrow, pour 200 000 tomans (environ 60 euros). J’ai donc opté pour ça.

 

"J’ai eu peur que les pilules soient contrefaites ou qu’elles aient dépassé la date d’expiration"

 

Naser Khorsow n’est pas le genre d’endroit où une fille se promène seule. J’ai abordé un type qui m’a dit que je devais payer en avance et qu’il reviendrait bientôt, le temps d’aller chercher les médicaments. Mais tout d’un coup, j’ai eu peur que les pilules soient contrefaites ou qu’elles aient dépassé la date d’expiration. Alors j’ai fait demi-tour sans en acheter.

 

Finalement, j’ai décidé d’aller voir un médecin qui, m’a-t-on dit, pouvait m’aider. Elle m’a assurée que je devais absolument me faire opérer, parce que comme c’était la première fois que j’étais enceinte, il y avait un risque que le fœtus ne soit pas complètement expulsé de l’utérus, et que ça provoque des complications. Elle m’a envoyée dans une clinique du sud-est de Téhéran, où beaucoup de femmes patientaient pour se faire reconstruire l’hymen ou pour avorter.

 

Deux femmes travaillaient là. Au début, je pensais qu’il s’agissait de médecins, mais c’étaient simplement des sages-femmes. Elles m’ont dit que deux tarifs étaient pratiqués pour l’opération : 700 000 tomans sans anesthésie (environ 200 euros), 1,5 million avec. Elles m’ont expliqué que les produits anesthésiques coûtaient cher et qu’ils étaient devenus durs à trouver. J’avais tellement peur que je leur ai demandé de me mettre sous anesthésie. L’opération s’est bien passée, et je n’ai eu aucun problème après.

 

Le Misoprostol est un médicament contre les ulcères. Cependant, quand on cherche le terme en Persan, la suggestion la plus populaire est "Misoprostol avortement."

L’histoire de Sara aurait pu mal se terminer si elle n’avait pas décidé au dernier moment de fuir la rue Naser Khosrow. Selon Hamid Ja’fari, un journaliste basé à Téhéran qui a enquêté sur le marché noir de la rue Naser Khosrow, les femmes qui consomment les produits abortifs qui y sont vendus finissent régulièrement à l’hôpital à cause de complications. Il dit que le personnel hospitalier les admet et termine l’avortement en les opérant, sans faire d’histoires. "De nos jours, que ce soit dans une cave ou dans un cabinet médical, on peut gagner beaucoup d’argent grâce aux avortements."