Un membre du mouvement Izikhothane fait mine de brûler un billet sud africain avec une alumette. On trouve comme commentaire "Nous ne brûlons par l'argent, nous le faisons pleuvoir !". Photo publiée sur l'un des groupes Facebook du mouvement. 
 
Ils brûlent des billets, déchirent des vêtements hors de prix et vident des bouteilles d’alcool sur le sol, les "Izikhothane" dépensent sans compter leur argent, et celui de leurs parents, pour être les plus cools. Et ce, même quand ils n’en ont pas vraiment les moyens. Une mode sud-africaine qui séduit autant qu’elle choque.
 
Plusieurs townships de Johannesburg, principalement Soweto (sud) et Diepsloot (nord), revendiquent la paternité du mouvement "Izikhothane" aussi nommé "Skhotane" ou "Ukukhothana" selon les différents quartiers. Le terme signifie "se lécher" en zoulou et aurait différentes origines : certains parlent de l’action de se lécher les doigts pour éplucher les liasses de billets de banque qu’ils dépensent sans compter en vêtements, chaussures et spiritueux. D’autres font référence à l’action de s’asperger d’ "ultramel", une crème anglaise locale, sorte de dessert de luxe dans les townships noirs, et de se lécher les mains et les vêtements.
 
Vidéo montrant les danses et pratiques des "Izikhothane" publiée sur Vimeo par Jamal Nxedlana.
 
Reconnaissables à leurs vêtements excentriques et bariolés, les "Izikhothane" ont entre 12 et 25 ans et sont pour la plupart issus de la classe moyenne noire. Ces derniers revendiquent la non-violence dans un pays où on dénombre une moyenne de 43 meurtres par jour. Ils organisent fréquemment des concours de pantsula, une sorte de hip hop inventé dans les ghettos sud-africains, via leurs pages Facebook. L’occasion pour chacun de prouver qui est le plus riche, et qui est prêt à aller le plus loin pour le prouver. Certains vont par exemple jusqu’à casser leur téléphone portable en public. Plus l’appareil est haut de gamme, plus l’acte est reconnu par les pairs.
 
La première caractréristique des "Izikhothane" est de porter des vêtements excentriques et des chaussures italiennes colorées. Photo de Muzi Kingpin.
  
Le phénomène a pris de l’ampleur en 2012 lorsque plusieurs chaînes de télévision se sont intéressées aux dérives du mouvement : la chaîne sud-africaine eNCA diffusait en juin un reportage parlant du suicide d’un jeune membre d’un groupe "Izikhothane" qui n’avait pas résisté à la pression sociale de son entourage, ce dernier le poussant à dépenser toujours plus alors que sa famille n’en avait pas les moyens.
 
Depuis le flot de critiques de la presse sud-africaine, et l’avertissement de la police de Johannesburg rappelant que brûler des billets de banque en public ou en privé était une offense criminelle à l’État passible de sanctions pénales, les "Izikhotane" font profil bas. Mais ils continuent d’organiser des rencontres via Facebook ou le hashtag "#skhotane" sur Twitter, et le phénomène de continuer à prospérer.
 
Vidéo publiée en novembre 2012, un membre d'un groupe "Izikhothane" se filme en train de déchirer et brûler de l'argent.
 
Certaines associations ont tenté d’enrayer le phénomène en proposant des activités gratuites, comme du théâtre, pour détourner les jeunes de ce mouvement.
 
Le comportement des "Izikhothane" fait d’autant plus débat que les inégalités, plus seulement entre Blancs et Noirs mais aussi entre Noirs, se sont fortement développées selon le dernier rapport de l’Organisation pour la coopération et le développement en 2010.
 
Sur les réseaux sociaux, chaque groupe poste les photos les plus excentriques possibles pour montrer sa richesse.

"À ceux qui nous critiquent, je dis : 'Si vous ne pouvez pas nous battre, rejoignez-nous !'"

Muzi Kingpin a 23 ans et vit à Sebokeng, au sud de Johannesburg. Il fait parti du groupe Farmton Moola Spenderz.
 
Je n’ai pas de problème avec mon comportement, je ne fais qu’acheter des vêtements chers pour être le plus à la mode possible. Dans nos rassemblements, on fait simplement la fête et faire des "battles" de danse est comme une drogue pour moi. "Izikhothane", c’est juste une façon de dire "nous avons tout ce qu’on souhaite et mes poches ne sont jamais vides".
 
Les gens ne nous aiment pas parce qu’ils sont jaloux de notre richesse. Ça me fatigue d’entendre toujours les mêmes choses sur le fait qu’on n’est pas responsable parce qu’on brûle de l’argent, ou qu’on pourrait le donner aux pauvres… Personnellement, je ne dépends pas de mes parents pour vivre, si j’ai envie de déchirer mes billets, qui peux m’en empêcher ? Ce n’est pas notre rôle de donner de l’argent aux pauvres, c’est le problème du gouvernement. Si leurs parents les laissent faire alors qu’ils n’en ont pas les moyens, c’est aussi parce qu’"Izikhothane" a l’avantage de détourner les jeunes de la violence.
 
Je n’ai pas l’intention de faire ça toute ma vie … Dans deux ans, j’espère fonder une famille et arrêter de flamber. En attendant, je dis à ceux qui nous critiquent : "Si vous ne pouvez pas nous battre, rejoignez nous !".
 
Photo publiée sur le Facebook de Muzi Kingpin avec comme légende : "Ces tenues coûte 6 000 euros chacune !"

"Des jeunes m’ont dit qu’ils seraient prêts à tout, y compris frapper leurs parents, pour avoir de l'argent."

Cédrain Wambe est un étudiant camerounais. Dans le cadre de ses études à la Wits University de Johannesburg, il a travaillé sur le phénomène "Izikhothane".
 
Le mouvement "Izikhothane" existe depuis le début des années 2000, mais il a vraiment attiré de plus en plus de monde entre 2011 et 2012 lorsque certains ont commencé à avoir des comportements subversifs.
 
À l’université, j’ai fréquenté beaucoup de jeunes attirés par le caractère non-violent et festif du phénomène. La majorité des "Izikhothane" sont des enfants de famille monoparentales qui ont grandi dans un environnement où ils étaient choyés. J’ai notamment rencontré une maman qui m’a expliqué qu’elle a du faire un prêt pour financer la passion de son fils et lui acheter tous les vêtements nécessaires. Elle préférait s’endetter plutôt que son fils s’oriente vers des gangs et devienne un malfrat [la violence est un problème récurrent dans les townships de Johannesburg, NDLR].
 
Le problème avec ce mouvement, c’est que c’est une fuite en avant : ça commence avec des vêtements à 500 rands (environ 37 euros) et ça finit avec des vestes Guess ou des parfums Dior à plus de 5 000 rands (370 euros). Beaucoup ne peuvent pas suivre et ça, certains jeunes le vivent très mal, car faire parti d’un groupe, c’est une fierté, une reconnaissance sociale.
 
Le phénomène "Izikhothane" a pris tellement d'ampleur que des très jeunes enfants rejoignent également le mouvement. Photo postée sur un des groupes Facebook.
 
L’origine du mouvement ne semble pas avoir de revendication politique. Mais au fond, quand on les écoute, ils en veulent à la fois aux hommes politiques, qui selon eux ne font rien pour la jeunesse, mais aussi envers tous les produits qui viennent de l’Occident et symbolisent le Blanc. Leur "gourou", c’est un homme d’affaires qui s’appelle Kenny Kuwene, un homme très exubérant, qui est notamment connu pour être un adepte du "body sushi" [manger des sushis sur le corps des femmes, NDLR], pour ses gigantesques fêtes payantes mais aussi pour interpeller publiquement les hommes politiques sur Twitter sur un ton provocateur.
 
À l’origine, ce mouvement est positif : ce sont des jeunes qui s’amusent, qui prônent la non-violence, et qui souhaitent juste prouver qu’ils sont les plus cools. Mais tel que c’est pratiqué aujourd’hui, ça doit être banni : à l’université, les jeunes que je fréquentais disaient des choses incroyables, qu’ils étaient prêts à tout, par exemple à frapper leurs parents pour avoir de l’argent, à faire du chantage en menaçant d’arrêter les études… Ça a pris une tournure que le mouvement n’a pas su contrôler.
 
Certains internautes diffusent des photos qui se moquent des "Izikhothane". Ici, l'acronyme Skhothane est décrit comme : "Stupides enfants qui nuisent à nos jeunes, qui veulent attirer l'attention et n'ont pas d'éducation".
 
Ce billet a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste pour les Observateurs de FRANCE 24.