CENTRAFRIQUE

Témoignages de Bangui où la Séléka impose son autorité dans le sang

 Depuis dimanche, le quartier Boy Rabe, à Bangui, un fief présumé de l’ancien président centrafricain François Bozizé, est sous haute tension. Officiellement, des opérations de désarmement des anciens proches de l’ex-président ont lieu. Mais pour les habitants, l’intervention n’est qu’un prétexte pour de nouveaux pillages et des exécutions sommaires.

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Photo des opérations de désarmement de la Séléka à Boy-Rabe prise mardi 20 aout par Diaspora.

 

Depuis dimanche, le quartier Boy Rabe, à Bangui, un fief présumé de l’ancien président centrafricain François Bozizé, est sous haute tension. Officiellement, des opérations de désarmement des anciens proches de l’ex-président ont lieu. Mais pour les habitants, l’intervention n’est qu’un prétexte pour de nouveaux pillages et des exécutions sommaires.

 

Mardi, les Observateurs de FRANCE 24 publiaient une série de photos du début de l’opération de désarmement qui a commencé dimanche dans ce quartier du nord-est de Bangui. Depuis, au total, plus de 100 hommes ont été mobilisés. Les anciens rebelles ont fouillé les maisons avec une extrême virulence pour trouver des caches d'armes, et des tirs nourris ont été signalés.

 

L’opération a été justifiée par le ministre de la communication mercredi sur RFI qui parle  "d’éléments [les pro-Bozizé] qui mettent à mal la sécurité de la population […] et veulent faire porter le chapeau des dégâts collatéraux au gouvernement" tout en regrettant les pillages qu’il qualifie de "débordements". Selon le procureur de Bangui, 28 hommes armés ont été arrêtés par la Séléka et déférés devant le parquet.

 

Pourtant, selon nos Observateurs, l’opération était totalement désorganisée et aurait aussi ciblé des civils. Tabassages, exécutions sommaires, viols, les personnes contactées par FRANCE 24 sont nombreuses à faire état de débordements. Selon les chiffres officiels, onze personnes seraient mortes et environ une cinquantaine auraient été blessées.

 

En avril, des lynchages et des pillages avaient déjà eu lieu dans ce quartier.

 

Photos de véhicules et d'objets volés durant les événements de Boy Rabe. Photo prise mercredi par Le Confident.

"La Séléka nous a dit qu’elle allait ‘mater’ Boy Rabe et y établir un camp militaire"

Filbert (pseudonyme) est étudiant et habite à Boy Rabe. Depuis dimanche, il est à l’abri dans un bâtiment religieux du quartier qui accueille plusieurs habitants ayant fui leur domicile.

 

Lorsque j’ai appris que l’opération allait avoir lieu, je voulais au départ rester chez moi pour protéger ma maison. Je ne pensais pas que cela allait recommencer comme en avril dernier : Bangui était redevenue relativement calme ces derniers temps. On pensait que les pillages et les lynchages étaient derrière nous. Mais quand j’ai appris, par des amis, que certaines personnes qui avaient décidé comme moi de rester chez elles pour protéger leurs maisons avaient été abattues, j’ai fui pour ne pas être le prochain sur la liste.

 

Depuis quatre jours, les informations arrivent au compte-gouttes à mesure que de nouveaux habitants arrivent à l’église. On entend régulièrement des choses horribles. Le fond est toujours le même : ça commence toujours par une interpellation par des éléments de la Séléka, un contrôle des papiers. S’ils voient que tu habites à Boy Rabe, c’est au minimum un tabassage garanti. Certains ont même été exécutés, notamment des étudiants et un professeur qui rentraient des compositions du baccalauréat [FRANCE 24 n’a toutefois pas pu vérifier de source indépendante cette information, mais des médias locaux font état de la même scène].

 

La plupart ont été emmenés par la Séléka dans des endroits inconnus et on n’a plus eu aucune nouvelle d’eux. Aujourd’hui, une vingtaine de jeunes qui circulaient au marché de Boy Rabe ont été arrêtés.

 

Photos de présumés pillards de la Séléka arrêtés pour être sanctionnés. Photo "Le Confident".

 

"C'est toujours la même excuse des 'éléments incontrôlés'"

 

Autour de moi, j’entends tous les cas les plus horribles : un jeune homme tabassé avec son frère qui a réussi à s’enfuir, mais qui n’a aucune nouvelle de lui depuis 48 heures. Des attouchements sexuels sur une jeune fille, qu'ils avaient déshabillée… L’endroit où je suis est rempli de personnes qui ont vécu des choses traumatisantes. On en parle tous ensemble pour essayer d’exorciser ça.

 

Hier, la Séléka est venue voir le prêtre de l’église. Ils ont clairement dit qu’ils ne voulaient voir aucun jeune dans les rues de Boy Rabe, ils les suspectent tous d’être pro-Bozizé et d’organiser une rébellion. Ils ont ajouté qu’ils allaient "mater" Boy Rabe et transformer le quartier en nouvelle base militaire. C’est une façon pour eux d’imposer leur autorité sur cette zone.

 

Des images montrant des membres de la Séléka arrêtés pour pillages circulent sur le Net [dix-neuf d’entres eux ont été arrêtés mercredi]. Mais tout ça, ça n’a rien à voir avec la réalité, c’est de la communication. C’est toujours la même excuse des "éléments incontrôlés". Nous, ceux qu’on voit sur le terrain, ce sont des généraux qu’on connaît, qui savent ce qu’ils font.

 

Matériels volés lors des pillages et récupérés par la Séléka.

"L’opération à Boy Rabe a été mal encadrée"

Prospert Maka Yaide est journaliste à Bangui. Il a fait le récit sur Facebook de ce qu'il a vu aux alentours de Boy Rabe entre mardi soir et mercredi matin.

 

J’ai constaté dans plusieurs quartiers des alentours des scènes de pillages systématiques d’objets personnels, de taxis ou de motos. J’ai même vu un pick-up de la Séléka rempli de caisses d’alcool. Chacun des éléments présents dans le pick-up semblait saoul et avait une bouteille à la main. [selon le journal 'Le Confident', une cave a été pillée dans un quartier très proche de Boy -Rabe]. Même des domiciles de personnalités, comme un ancien ministre de la justice ou le directeur adjoint du Trésor public de Bangui, ont été pillés.

 

Le sentiment général, c’est que l’opération à Boy-Rabe a été mal encadrée. Cette intervention a été comprise comme un feu vert par les membres de la Séléka pour faire ce qu’ils veulent.

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste pour Les Observateurs de FRANCE 24.