MAROC

À Fès, les employés de City Bus pris au piège d’un conflit politique

 Depuis trois mois, l’entreprise de transport de la ville de Fès est au cœur de luttes syndicales et politiques. Des centaines d’employés manifestent contre des licenciements qu’ils jugent abusifs ainsi que la détérioration de leurs conditions de travail depuis qu’une nouvelle société privée gère la régie de transports. Mais en arrière-plan de ce conflit social, c’est une bataille entre le Premier ministre et le maire de Fès qui est en train d’être livrée selon nos Observateurs.

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Depuis trois mois, l’entreprise de transport de la ville de Fès est au cœur de luttes syndicales et politiques. Des centaines d’employés manifestent contre des licenciements qu’ils jugent abusifs ainsi que la détérioration de leurs conditions de travail depuis qu’une nouvelle société privée gère la régie de transport. Mais en arrière-plan de ce conflit social, c’est une bataille entre le Premier ministre et le maire de Fès qui est en train d’être livrée selon nos Observateurs.

 

En septembre 2012, la ville de Fès officialise le changement d’exploitant de la régie de transport. Auparavant gérée par la mairie, l’exploitation du réseau est confié à la société City Bus, qui gère déjà les transports dans la ville de Meknès.

 

C’est en mai que le conflit éclate entre les deux principaux syndicats représentés dans l’entreprise : l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM), une branche du parti conservateur Istiqlal dont le maire de Fès, Abdelhamid Chabat, est le secrétaire général et soutient le nouvel exploitant, et l’Union marocaine du travail (UMT), un syndicat regroupant toutes les tendances politiques dont des membre du PJD, le parti du Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane. 

 

Le 1er mai, jour de la fête du travail, le chef de file de l’UGTM Abdelhamid Chabat invite les employés de l’entreprise à se joindre à une grande manifestation organisée à Rabat dont le but est de dénoncer la politique menée par le Premier ministre

 

 Les employés campent devant les garages de bus de la compagnie pour empêcher le départ de véhicules tôt le matin. Photos Majid Bâla.

 

Mais plusieurs centaines d’employés de Fès refusent de participer à la manifestation au nom de City Bus au motif que leurs conditions de travail se sont dégradées depuis l’arrivée de l’entreprise. Selon les représentants du syndicat UMT, ces derniers ont été qualifiés de "déserteurs" par des membres de l ’UGTM et auraient, par la suite, subit des pressions de la part des dirigeants de l’entreprise. Mi-mai, lorsque 501 personnes sont licenciées par City Bus, les employés y voient une punition. L’entreprise affirment quand à elle que 389 personnes ont été licenciées pour "abandon de poste".

 

Les manifestations contre ces licenciements jugés abusifs et le non paiement d’arriérés de salaires se sont multipliées ces derniers mois à l’appel de l’UMT. Des rassemblements violemment réprimés par les forces de l’ordre.

 

Des manifestations en juillet ont été réprimées par la police à Fès. Vidéo postée le 9 juillet par Mohammed Ben Abdi.

 

L’UGTM affirme que cette mobilisation n’est autre que le prolongement de la mésentente entre le maire de Fès et le Premier ministre marocain Le syndicat accuse le parti du Premier ministre de manipuler les syndicalistes UMT afin de mettre en difficulté Abdelhamid Chabat dans sa propre ville après que celui-ci a décidé, en juillet, de lui retirer son soutien.

"Ma revendication n’est pas politique, c’est une question de survie"

Majib Balah a 45 ans. Diplômé de biochimie, il est devenu chauffeur de bus faute de trouver un emploi correspondant à sa qualification. Il est syndiqué à l’UMT, un syndicat où cohabitent plusieurs tendances politiques. Il est en grève depuis trois mois.

 

Depuis que les transports de Fès ont été repris par City Bus, nos conditions de travail se sont très nettement dégradées. Les conducteurs de bus comme moi sont désormais obligés de faire également la vente des billets. Ma tâche a été doublée, mais je ne touche que 300 dirhams (26 euros) de plus par mois soit 2800 dirhams (250  euros) en tout. On ne bénéficie plus de la mutuelle d’entreprise et on nous a retiré la prime pour les jours fériés.

 

Par ailleurs, nous avons vu arriver un nouveau personnel aux postes de contrôleurs de tickets pour un salaire dérisoire, autour de 400 dirhams par mois [une source proche du dossier affirme qu’une enquête de la société City Bus avait mis au jour un trafic de tickets de bus par les précédents contrôleurs, NDLR]. Ils se comportent très brutalement avec les personnes qui fraudent : je les ai déjà vus frapper un vieillard et arracher le voile d’une étudiante. Ces nouveaux "contrôleurs" m’ont agressé à deux reprises personnellement, tentant une fois de me sectionner les nerfs du poignet. Il a fallu deux opérations pour que je récupère toute la mobilité de ma main.

 

Les employés organisent régulièrement des sit-in. Photos Majid Bâla.

 

Il était hors de question qu’on aille défiler le 1er-Mai en tant qu’employés d’une entreprise qui nous méprise. En réponse à notre refus, City Bus a refusé de nous payer la journée du 1er-Mai. Nous avons donc commencé la grève quelques jours plus tard. Nous avons manifesté à plusieurs reprises mais nous nous sommes fait tabasser par la police. Puis, début août, nous voulions marcher jusqu’à Rabat pour nous faire entendre, mais là encore, la police royale nous a empêché d’agir.

 

Certains essaient de dire que le PJD nous manipule, mais nous, on en a marre de ces arguments de manipulations politico-syndicales. Ma revendication n’est pas politique, c’est une question de survie. Ça fait trois mois que je n’ai pas travaillé. Je n’ai même plus de quoi payer mon loyer, ni de quoi nourrir ma fille. Nous ne demandons rien d’autre que de retrouver des conditions de travail normales : une mutuelle et pas deux postes pour un salaire.

"J'ai été troublé de voir des leaders du parti du Premier ministre au milieu des grévistes"

Younes Alami, est journaliste à Fès. Il a suivi le conflit depuis les premières manifestations mi-mai.

 

L’ancienne régie d’État n’était pas du tout rentable. Il y avait peu de contrôleurs sur les lignes et l’entreprise perdait beaucoup d’argent car beaucoup de personnes montaient sans ticket dans les bus. En 2012, l’entreprise a évité de peu la faillite. Les autorités de la ville ont essayé plusieurs plans de restructuration. Cela n’a pas fonctionné : les gens préféraient les taxis et les transports "clandestins", beaucoup moins cher. Le chiffre d’affaire de la société était au plus bas. Ils ont finalement choisi de privatiser et de faire une gestion déléguée de service public, qui était inévitable.

 

Les grévistes disent aujourd’hui, peut-être par ignorance ou par politisation, que le marché a été octroyé par les responsables de la mairie, sans qu’il y ait eu appel d’offre. Or il y a eu un appel d’offre, ça s’est fait dans les règles.

J’ai couvert les manifestations, et j’ai été troublé de voir des leaders du PJD [parti du Premier ministre, NDLR] au milieu des grévistes. Leurs revendications étaient changeantes, pas très claires, et cela peut laisser penser à des manipulations politiques.