Les mendiants des Deux Plateauxn une commune du centre-ville,ne sont pas inquiétés par l'opération lancée début août. Photo prise par notre Observateur Massiami le 15 août.
 
MISE A JOUR 27/08/2013 à 11 heures : Une quarantaine de personnes étaient présentées devant le Tribunal de première instance hier à Abidjan. La plupart ont écopé d'un mois avec sursis de prison et d'une amende de 30 000 francs CFA (45€) et cinq d'entre eux d'un an de prison ferme.
 
Les mendiants et les commerçants ambulants sont désormais persona non grata dans les rues d’Abidjan, en Côte d'Ivoire. Depuis le 5 août, la police sillonne les rues pour interpeller tous ceux qui viendraient importuner les automobilistes ou les passants. Les médias locaux et la préfecture d’Abidjan se félicitent de l’efficacité des mesures. Nos Observateurs détaillent pourtant les ratés de l’initiative.
 
L’opération, lancée lundi 5 août par le ministère de l’Intérieur, a pour objectif de lutter contre l’insécurité créée par la présence de vendeurs ambulants et de mendiants aux carrefours des grandes artères de la ville. La décision a été prise le 25 juillet et l’opération confiée au préfet d’Abidjan, Sidiki Diakité, qui avait donné dix jours aux mendiants et vendeurs de rue pour libérer les lieux.
 
Officiellement, selon la préfecture de police jointe par FRANCE 24, l’opération, lancée dans toute la ville d’Abidjan, est un succès, et de nombreux vendeurs ambulants ont été arrêtés. Les reportages de la télévision ivoirienne montre des allées libérées des mendiants et le préfet d’Abidjan, qui coordonne le projet, se félicitant de l’efficacité des mesures prises. Mais nos Observateurs sur place parlent d’une efficacité très relative de l’opération.
Massiami (pseudonyme), un habitant de la capitale, raconte :
 
Quand j’ai entendu parler de cette mesure, j’ai trouvé que c’était une bonne chose : c’est vrai qu’il y a un gros problème de sécurité à cause des marchands ambulants et des mendiants : agressions, vols de téléphone sont courants dans la ville. Mais mercredi [14 aout], j’étais au Plateau (une commune du centre-ville), l’un des quartiers prioritaires de l’opération. J’y ai vu une horde de vendeurs ambulants et de mendiantes aux abords de la mairie, malgré la nouvelle réglementation. Ce qu’on entend à la télé et la réalité sont très différents.
 
Les policiers ne sont déployés qu’aux endroits stratégiques, alors que les vendeurs ambulants et les mendiants sont très mobiles. J’ai même pu assister à une course-poursuite entre les policiers et les vendeurs en plein milieu des voitures. Ce genre d’incidents déclenche la pagaille dans la circulation et c’est très dangereux.
 
Photos prise le 13 août par Massiami aux alentours du ministère des Affaires étrangères, dans la commune du Plateau, sur des artères considérées comme prioritaires par l'opération.
 
À Yopougon, dans la commune où vit Massiami, le constat est encore différent : la commune se situe en périphérie du centre-ville et ne semble pas constituer une priorité, comme dans les quartiers plus centraux de Marcory ou de Cocody. Les mendiants y sont donc toujours présents en nombre.
 
 
Photos prises les 14 et 15 août par notre Observateur Massiami à Yopougon. De nombreux vendeurs ambulants sillonnent les routes sans être inquiétés
 
La répression contre les mendiants a toutefois bien été enclenchée. Selon le parquet d’Abidjan, 46 personnes ont été arrêtées et seront déférées devant le tribunal de première instance le 26 août. La principale charge contre elles, et principalement contre les vendeurs ambulants, est la "fraude fiscale", leur activité n'étant soumise à aucun impôt.
 
Selon la Direction Générale des Impôts de Côte d'Ivoire, la fraude fiscale est sanctionnée d'une amende allant de 500 000 à 30 millions de francs CFA (750 à 45 700 €) et/ou de six mois jusqu'à trois ans de prison. Rien n'indique pour l'heure si les 46 personnes écoperont de ces sanctions.
 
Selon Eric Mio (pseudonyme), dont le frère a été arrêté, les forces de l’ordre ont la main trop lourdes contre les petits commerçants.
Mon frère est vigile, mais il ne gagne pas assez pour subvenir aux besoins de sa famille. Alors depuis une semaine, il avait commencé à vendre des gadgets, comme des coques de téléphones portables dans la rue. Il a été interpellé mardi [6 août] près d’un feu sur un grand carrefour de Marcory, là où beaucoup de vendeurs ambulants font leurs affaires. Il n’était même pas en train de vendre, il rentrait juste chez lui avec ses marchandises.
 
Ils l'ont gardé dix jours à la préfecture du Plateau, dans une pièce de 25m² avec une quarantaine de personnes entassées. Je lui rendais visite tous les jours pour lui apporter à manger. Quand j’arrivais sur place, on me disait que les visites étaient payantes si on voulait donner de la nourriture. J’ai dû payer 1000 francs CFA (1,50 €) à chaque passage. Depuis mercredi, il a été transféré à la maison d’arrêt d’Abidjan (Maca), et il attend son jugement, mais on ne sait pas exactement quand.
 
Ces arrestations ont été soudaines, nous n’étions pas au courant que cette opération allait avoir lieu. Quand on demande des comptes aux policiers, ils disent qu’ils ne font que respecter les ordres et qu’ils ne peuvent pas faire d’exception. Je suis d’accord avec cette mesure, mais on ne doit pas traiter tout le monde comme des malfrats.
 
Selon la Ligue ivoirienne des droits de l'homme (LIDHO), 80 personnes, bien plus que le chiffre officiel, auraient été entassées à la préfecture. Son président, Pierre Adjoumani explique :
C’est une mesure qui était nécessaire mais qui a été précipitée. Elle a été prise en conseil des ministres par décret. Il n’y a eu aucune communication et prévention auprès des vendeurs de rue, dont la plupart sont analphabètes. On a choisi la répression immédiatement plutôt que des mesures d’accompagnement et de reprise de l’emploi [NDLR : un comité a été mis en place pour enregistrer tous les vendeurs ambulants souhaitant reprendre une activité légale].
 
Il n’y a en plus aucune loi qui définit des sanctions précises autour de cette mesure : les vendeurs ambulants ne savent pas ce qu’ils risquent concrètement et doivent attendre deux semaines en prison avant d’être jugés ! Nous craignons qu’il y ait des sanctions sans aucune base juridique pour faire un exemple. Cette opération va soulever plus de problème qu’elle ne va en résoudre.
 
On préfère s’en prendre aux vendeurs et aux mendiants plutôt que de mener une vraie politique pour l’emploi. C’est aussi un problème religieux, car la charité est un pilier de l’Islam [près de 40% de la population est musulmane]. Donner de l’argent ou faire des sacrifices est une façon non seulement d’assurer son rang social, mais aussi d’être un bon pratiquant. On aurait dû associer les instances religieuses du pays afin de trouver une véritable solution.
 
La charité a une fonction sociale et religieuse à Abidjan. Sur cette vidéo filmée le 14 août par Massiami, un homme se gare en BMW dans la commune des Deux Plateauxpour donner de l’argent à un mendiant. Plusieurs autres mendiants s’agglutinent ensuite autour de sa voiture.