Maroc

Pédophile gracié au Maroc : "Le roi n’est plus un demi-dieu"

Sur la banderole, est écrit : "On demande au roi de s'excuser officiellement devant le peupe, [on demande] la suppression de la règle qui régit la grâce royale et des sanctions envers les responsables". Photo Hassan Ouazzani. C’est l’un des mouvements de contestation les plus importants depuis celui du 20 février 2011 au Maroc. La grâce d’un prisonnier espagnol pédophile accordée "par erreur" par le roi Mohammed VI a provoqué l’indignation à travers le pays. Et selon nos Observateurs, cet événement est un tournant politique, car il marque la fin d’un tabou autour de la critique de la royauté.  

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Sur la banderole, est écrit : "On demande au roi de s'excuser officiellement devant le peupe, [on demande] la suppression de la règle qui régit la grâce royale et des sanctions envers les responsables". Photo Hassan Ouazzani.

 

C’est l’un des mouvements de contestation les plus importants depuis celui du 20 février 2011 au Maroc. La grâce d’un prisonnier espagnol pédophile accordée "par erreur" par le roi Mohammed VI a provoqué une profonde indignation à travers le pays. Et, selon nos Observateurs, cet événement est un tournant politique, car il marque la fin d’un tabou autour de la critique de la royauté.

 

Ils étaient 2 000 mardi soir à Casablanca pour réclamer des comptes au roi et demander à ce que les responsables de cette "erreur administrative" soient jugés, dans ce que les internautes marocains et la presse appellent le "Danielgate". À l’origine, la grâce royale accordée le 30 juillet à 48 prisonniers espagnols parmi lesquels Daniel Galvan, un homme de 63 ans condamné en 2011 à 30 ans de prison pour des viols sur 11 mineurs. Dimanche, le roi a annulé "à titre exceptionnel" cette grâce. Le pédophile a été interpellé lundi dans le sud-est de l’Espagne et placé en détention préventive par les autorités espagnoles.

 

Sans le nommer directement, les manifestants faisaient directement référence au roi, hier à Casablanca. Photo diffusée sur Twitter par Hisham Almiraat.

 

Pour apaiser les tensions, Mohammed VI a pris plusieurs mesures : il a immédiatement licencié le directeur de l’administration pénitentiaire du Maroc et a reçu les familles des enfants victimes de Daniel Galvan. Mais cela n'a pas suffi à calmer les manifestants, qui ont réclamé le départ d’un des membres les plus influents du cabinet du roi qui serait à l’origine de la bourde administrative : Fouad Ali El-Himma, un conseiller réputé très proche du monarque.

 

Le Maroc est une monarchie constitutionnelle où le roi tient sa légitimité à la fois de la constitution et de la dynastie Alaouite qui règne sur le pays depuis 1659. Une dynastie dont les héritiers affirment qu'elle descend de Mahomet.  En réponse aux manifestations du 20 février dirigées directement contre les pouvoirs du roi, Mohammed VI avait proposé le vote d’une loi fondamentale par référendum qui avait légèrement modifié son statut : le roi reste la première autorité religieuse du pays, sa personne est "inviolable", mais le concept de "sacralité" avait été remplacé par "le respect de la personne du roi", tempérant le caractère absolu de la monarchie. Ce dernier conservait en revanche toutes ses prérogatives en matière de pouvoir politique, religieux, sécuritaire et judiciaire.

 

Critiquer ouvertement le roi reste dangereux : en février 2012, un internaute de 18 ans a été jugé devant un tribunal de Rabat pour avoir publié des photos et vidéos satiriques du roi sur Facebook.

 

 

La foule scande  "Âacha châab" [Vive le peuple] dans les rues de Casablanca. Vidéo de notre Observateur Ali Assal.

"Le changement, c'est qu'il y a eu interaction directe entre le peuple et le roi"

Lahsen el Bouhali est anthropologue et ingénieur en informatique.

 

C’est un tournant majeur dans la vie politique du Maroc. Ce que je retiens, c’est la manière dont la mobilisation s’est faite: aucune organisation, ni association, ou parti politique n’a a appelé à se mobiliser, c’était un mouvement citoyen spontané différent du mouvement du 20 février [2011].

 

Surtout, c’est la première fois que le roi est directement concerné, même s’il y a eu une bourde de son entourage, c’est lui qui a signé la grâce. C’est ça le changement : on n’a plus un roi qui est dans une boite noire totalement opaque. C’est un humain, il y a eu des interactions directes entre le peuple et le roi, et ce dernier a pris des décisions rapides grâce à cette pression. On peut regretter cependant qu’il n’ait pas fait d’excuses officielles lorsqu’il a reçu les familles des victimes, c’était une des revendications des manifestations hier.

 

Aujourd’hui, ce mouvement doit déboucher sur une modification en profondeur de nos institutions, comme par exemple des mécanismes de la grâce royale, qui doit être complètement encadrée et exclure très clairement la possibilité de gracier des pédophiles ou des trafiquants de drogue.

 

 

"Hier, j'ai vu les prémices d'un rêve se réaliser : on a redécouvert que l'opinion publique est une réalité"

Fouzia Ejjawi est antiquaire et tient un cabinet immobilier à Casablanca, elle est cofondatrice de Casamémoire.

 

Hier, dans les rues de Casablanca, j’ai vu les prémices d’un rêve se profiler : on pouvait lire des slogans virulents directement adressés au roi pour le presser de prendre ses responsabilités ou de dégager. On a redécouvert que l’opinion publique est une réalité, que la liberté d’expression est un droit et que le roi n’est pas un demi-dieu !

 

Au fond de moi, je crois que Mohammed VI est un démocrate, qu’il est prêt à accepter les remarques. Mais le fait que ses conseillers, qui font de la politique par intérêt et pas par vocation, le brossent dans le sens du poil à longueur de journée crée un système vicieux. Nous voulons que le fossé entre le roi et le peuple se résorbe, et pour cela, il faut une réforme de nos institutions et une monarchie parlementaire où tous les pouvoirs ne seront pas concentrés dans les mains d’un seul homme comme c’est le cas en ce moment. 

 

Des cierges ont été allumés en mémoire des victimes du pédophile espagnol.

"Ces manifestations montrent l'ouverture de la monarchie aux critiques"

Hafid gère une société événementielle à Casablanca.

 

La quantité de grâces signées annuellement est tellement énorme qu’il n’est pas étonnant qu’il y ait pu avoir une erreur. Par facilité, on préfère pointer du doigt le roi plutôt que de dénoncer l’incohérence du gouvernement espagnol sur cette affaire [le gouvernement espagnol affirme que deux listes, l’une de demande de grâce, et l’autre de demande de transfert, ont été confondue par le gouvernement marocain et rejette la responsabilité de l’erreur administrative ; une version contestée par les médias marocains qui parlent d’un accord direct en le roi d’Espagne et celui du Maroc].

 

Ces manifestations montrent le bon fonctionnement de la démocratie au Maroc et l’ouverture de la monarchie face aux critiques. C’est une sorte de version 2.0 de la monarchie qui a su s’adapter aux revendications des Marocains qui se font de plus en plus par internet !

 

J’ai l’impression qu’on veut s’acharner sur notre monarchie qui est un régime qui fonctionne bien et qui sera un modèle dans plusieurs décennies. Ces manifestations, je crois qu’il s’agit plutôt d’un dernier souffle des membres du 20 février [2011].

 

 

 

"Les gens qui nous critiquaient lors du mouvement du 20 février sont aujourd'hui à nos côtés"

Omar Radi, journaliste et activiste du Mouvement du 20 février. Il vit à Rabat.

 

Le mouvement du 20 février [2011] a pris plus d’un an pour faire tomber le mur de la peur, et aujourd’hui, on a franchi un autre cap : le fait d’accepter qu’un individu lambda puisse critiquer le roi lorsque dernier se trompe. Ce qui me fait sourire, c’est que lors du mouvement du 20 février, on nous accusait d’être des impies, des homosexuels, voire des membres du front Polisario. Aujourd’hui, ces gens qui nous critiquaient étaient à nos côtés pour dire au roi qu’il s’est planté.

 

Nous vivons dans un système qui ne peut générer que de l’incompétence : le cabinet royal n’est même pas mentionné dans la Constitution ! Lorsqu’il y a un problème, tout le monde se renvoie la balle, et au final, on trouve un responsable qui convient à tout le monde pour dédouaner le réel responsable : celui qui a signé le papier. Le roi ne veut pas être au courant, ça ne l’intéresse et il n’est même pas responsable politiquement. Il faut que ces incohérences cessent.

 

 

Des manifestations sont prévues mercredi et jeudi soir à Casablanca. Photo Oussama Chehbi.

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.