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Au Togo, des auditeurs chassent les gendarmes de leur radio

 Au Togo, élection rime souvent avec tension. Le scrutin législatif de jeudi n’a pas échappé à la règle : les accusations de fraudes émises par des membres de l’opposition sur les ondes de Radio Légende, qui couvrait l’évènement en direct, ont débouché sur l’intervention des gendarmes ayant reçu l’ordre de fermer la station. Mais c’était sans compter sur les centaines d’auditeurs qui s’étaient massés devant les locaux de la radio et qui ont réussi à expulser les forces de l’ordre.

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Capture d'écran de la vidéo qui montre la population évacuer les gendarmes des locaux de Radio Légende.

 

Au Togo, élection rime souvent avec tension. Le scrutin législatif de jeudi n’a pas échappé à la règle : les accusations de fraudes émises par des membres de l’opposition sur les ondes de Radio Légende, qui couvrait l’évènement en direct, ont débouché sur l’intervention des gendarmes ayant reçu l’ordre de fermer la station. Mais c’était sans compter sur les centaines d’auditeurs qui s’étaient massés devant les locaux de la radio et qui ont réussi à expulser les forces de l’ordre.

 

Les auditeurs de Radio Légende repoussent l'assaut des gendarmes. Vidéo postée sur YouTube par LeTogoVI.

 

Les Togolais ont voté jeudi lors des élections législatives, les premières depuis 2007. Le scrutin était initialement prévu en octobre 2012, mais il a été repoussé de plusieurs mois suite à de nombreux rassemblements de l’opposition et de membres de la société civile regroupés sous la bannière de deux coalitions différentes, "Sauvons le Togo" et "Arc-en-ciel".

 

Longtemps, l’opposition a menacé de boycotter le scrutin, accusant le pouvoir de préparer des fraudes. Mais elle a finalement accepté d’y participer après des négociations qui permettent à ses candidats d’avoir accès aux bureaux de vote et d’obtenir des financements publics pour leur campagne. 

 

Selon les candidats de l’opposition, des bulletins comportaient le jour du vote des défauts d’impression. Ils l’ont fait savoir aux journalistes de Radio Légende, considérant que cette erreur est moins un accident qu’une tentative de malversation. Cette dénonciation n’a pas du tout été du goût de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC, un organe de régulation des médias réputée proche du pouvoir ) qui a décidé de faire fermer la radio.

 

Contacté par France 24, la HAAC a tenu à préciser, par la voix d’un de ses responsables, que Radio Légende avait enfreint les règles mises en place dans le cadre du scrutin selon lesquelles un média n’a pas le droit d’interviewer un membre d’un parti politique pendant toute la durée des élections. Pour la HAAC, "Radio Légende est un média hors-la-loi qui a commis un grave dérapage." Une "attitude" qui pourrait lui valoir une suspension d’émettre pour une durée d’un mois. De son côté, la direction de Radio Légende assure ne pas avoir "triché". Et de tempérer : "Nous n’avons pas interrogé le candidat sur son programme politique, nous avons décidé de lui tendre notre micro car il avait des révélations à faire à propos de certaines irrégularités."

 

Les premiers résultats de l’élection sont tombés dans la nuit de jeudi à vendredi. Ils donnaient l'Unir, le parti au pouvoir, en tête devant la coalition "Sauvons le Togo", dirigée par Jean-Pierre Fabre.

"Lors de la présidentielle de 2005, les forces de l’ordre nous avaient fait quitter les lieux à coup de gaz lacrymogènes"

 

Tété Yacinthus est directeur des opérations à Radio Légende. Il vit à Lomé.

 

Hier, Radio Légende a organisé une émission spéciale sur les élections. Pour tout savoir du scrutin, nos reporters ont été envoyés dans plusieurs bureaux de vote du pays. Notre programme a commencé sur les coups de 9h et a été interrompu deux heures plus tard après que les gendarmes ont fait irruption dans le studio et intimé l’ordre d’arrêter notre programme.

 

Toute l’équipe a été prise de panique. Une de nos journalistes a hurlé en direct à l’antenne : ‘’Que se passe-t-il ? Des gendarmes entrent dans notre studio !’’ Un cri de désespoir qui a été perçu par bon nombre de nos auditeurs comme un cri d’alerte. Quelques minutes plus tard, ils sont venus par centaines pour expulser les gendarmes des locaux de la radio. Une scène inédite au Togo – d’habitude c’est plutôt l’inverse – ce qui en dit long sur le ras-le-bol de la population vis-à-vis du pouvoir et de son excès d’autorité.

 

"Depuis ce matin, Radio Légende n’émet que de la musique"

 

Les gendarmes étaient moins nombreux, je pense qu’ils ne s’attendaient pas à un tel accueil. Pour eux, leur intervention s’apparentait à une formalité. Ils étaient armés bien sûr, mais à part quelques coups de matraque ici ou là, ils n’ont pas eu recours à la force. Si tel avait été le cas, la situation se serait embrasée et ils couraient le risque de se faire lyncher, ils le savaient.

 

Après cet acte de bravoure, nos auditeurs ont entonné des chants hostiles au pouvoir devant les locaux. Pour eux, leur geste a une saveur de victoire, c’est un symbole fort de résistance et d’insoumission. Depuis ce matin, Radio Légende n’émet que de la musique. Toutes les émissions politiques ont été suspendues. C’est une situation qu’on a déjà vécue, à chaque fois on a su se relever.

 

Lors de la présidentielle de 2005 [Contestée, l’élection de Faure Gnassingbé avait été suivie d'un bain de sang : 500 personnes avaient trouvé la mort.] Les forces de l’ordre nous avaient fait quitter les lieux à coup de gaz lacrymogènes. La station avait été fermée pendant un mois. En 2010, pour ne pas raviver les tensions vécues cinq ans auparavant, une poignée de gendarmes étaient seulement venus nous invectiver. Mais qu’en sera-t-il lors du prochain scrutin ?