Les partisans de Mohamed Morsi se réunissent sur la place Rabaa al-Adawya. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.
  
Tandis que tous les regards sont braqués sur les manifestants de la place Tahrir qui ne désemplit pas depuis le 30 juin, à Nasr City, non loin du palais présidentiel, des milliers de partisans du président égyptien Mohamed Morsi campent également nuit et jour. Pour eux, l’ultimatum de l’armée n’est rien d’autre qu’un coup d’État militaire.
 
La tension est de plus en plus vive entre les deux camps de manifestants. Celui de l’opposition est symboliquement soutenu par l’armée. Dans la nuit de mardi à mercredi, 16 Égyptiens sont morts et 200 ont été blessés à proximité de l’université du Caire lors de l’attaque d’un rassemblement pro-Morsi. Quatre autres manifestants sont morts dans d’autres affrontements survenus dans d’autres quartiers du Caire.
 
Un pro-Morsi tabassé sur la place Rabaa al-Adawya lors d'une manifestation. Vidéo publiée sur Youtube par VetoGate.
 
Plusieurs bureaux du mouvement des Frères musulmans ont également été brûlés depuis la grande mobilisation de dimanche dans le pays. Face à cette montée de violence, le président Morsi, dont cinq ministres ont démissionné depuis lundi, affirme qu’il est prêt à "donner sa vie" pour garder un pouvoir qu’il dit "légitime". Les responsables du mouvement des Frères musulmans, dont est issu Mohamed Morsi, se sont dits quant à eux prêts "au martyr" pour éviter le coup d’État.
 
L’armée égyptienne a donné un ultimatum de 48 heures à toutes les forces politiques du pays pour sortir de la crise, menaçant sinon d’imposer sa propre feuille de route. Le délai expire à 17h mercredi.
 
Manifestation des pro-Morsi sur la place Rabaa al-Adawya le 1er juillet. Vidéo publiée sur Youtube par FJParty.

"C’est la première fois depuis 60 ans que le pouvoir égyptien est exclusivement civil"

Mohamed Refaat est rédacteur pour un site web pro Frères musulmans.
 
Je ne suis pas un partisan invétéré du président Morsi et je trouve qu’il est lent à répondre aux attentes de la population. Cependant, Morsi a fait quelque chose d’essentiel que la République égyptienne n’a jamais connu jusque-là, à savoir écarter les militaires du pouvoir [en août 2012, le président Morsi a limogé le maréchal Tantaoui, alors président du Conseil supérieur des Forces militaires (CFSA) de son poste de ministre de la Défense]. C’est la première fois depuis 60 ans que le pouvoir égyptien est exclusivement civil et, rien que pour cela, Morsi mérite à mes yeux de rester au pouvoir.
 
Or, cette mise à l’écart a été très mal digérée par l’armée qui cherche aujourd’hui, par tous les moyens, à revenir dans le jeu politique. C’est cela que je refuse catégoriquement, qu’il s’agisse d’un pouvoir exclusivement militaire comme lors de la période de transition ou d’une tutelle du CSFA sur un pouvoir civil.
 
Dans une vidéo publiée sur Youtube, les partisans des Frères musulmans accusent la police d'avoir aidé les anti-Morsi.
 
L’armée veut légitimer son intervention prochaine en se référant à la 'volonté populaire' [le président de la CSFA a sommé les partis politiques lundi de "répondre aux demandes du peuple égyptien"]. Mais de quel peuple parle-t-on ? Celui qui est sur la Place Tahrir ou celui qui se trouve sur la place Rabaa al-Adawya [Nasr City] ? Contrairement au temps de Moubarak ou à la période de la transition militaire, la situation aujourd’hui en Égypte n’oppose pas uniquement une foule de manifestants aussi importante soit-elle au pouvoir, mais elle oppose deux groupes aussi nombreux l’un que l’autre et tous les deux sont dans la rue pour faire entendre leur voix. Comment juger par conséquent de la demande populaire la plus légitime ?
 
Certains seraient tentés de se référer aux chiffres et de dire que le nombre de signatures récoltées par la pétition anti-Morsi lancée par l’opposition est supérieur au nombre de voix qui ont permis à ce dernier de se faire élire. Mais à supposer que ces chiffres soient vrais, que faire de la contre-campagne lancée par les partisans des Frères musulmans et qui affirme aussi avoir rassemblé un nombre aussi important de signatures pour soutenir le président ?
 
Manifestation sur la place Rabaa al-Adawya le 1er juillet.
 
"Quelle garantie aura-t-on désormais si les règles de base de la démocratie ne sont pas respectées ?"
 
Ce que l’opposition et l’armée semblent aussi oublier c’est que Morsi est un président élu et qu’il est légalement au pouvoir. Imaginons que l’on procède demain à de nouvelles élections et que je sois insatisfait du bilan du prochain président, quelle que soit son appartenance politique. Cela me donne-t-il le droit de réclamer sa démission au bout d’un an ? Quelle garantie aura-t-on désormais contre l’anarchie totale si les règles de base de la démocratie ne sont pas respectées ?
 
Malgré toute la pression qui pèse sur le pouvoir, je reste optimiste. Si on regarde de près l’ultimatum de l’armée, celui-ci est suffisamment ambigu dans sa formulation pour laisser une marge de manœuvre au pouvoir. Le communiqué du CSFA ne s’adresse pas exclusivement au gouvernement mais à "toutes les forces politiques" et évoque la volonté du peuple sans dire explicitement s’il s’agit de la demande de démission de l’opposition. L’armée passera donc peut-être par l’organisation d’un référendum pour s’en référer à la volonté populaire et trancher une fois pour toutes. Si cela se fait, Morsi gagnera indéniablement. Je suis confiant.
 
Ce billet a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à FRANCE 24.