LIBAN

Attention à la désinformation : l’exemple des affrontements de Saïda

 Le 24 juin, après l’arrestation d’un disciple du cheikh radical sunnite Ahmed el-Assir, ses hommes attaquent un barrage de l’armée libanaise à Abra, dans la banlieue de Saïda, au sud de Beyrouth. L’armée riposte, les combats vont durer plus de 24 heures et faire au moins une vingtaine de morts et près d’une centaine de blessés, dont des civils. Vingt-quatre heures marquées aussi par des tentatives de désinformation sur les réseaux sociaux.

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Capture d'écran de la vidéo présentée comme celle de l'intérieur de la mosquée Bilal Bin Rabah fondée par le cheikh el-Assir.

 

Le 24 juin, après l’arrestation d’un disciple du cheikh radical sunnite Ahmad el-Assir, ses hommes attaquent un barrage de l’armée libanaise à Abra, dans la banlieue de Saïda, au sud de Beyrouth. L’armée riposte, les combats vont durer plus de 24 heures et faire au moins une vingtaine de morts et près d’une centaine de blessés, dont des civils. Vingt-quatre heures marquées aussi par des tentatives de désinformation sur les réseaux sociaux.

 

Une vidéo de l’attaque des affrontements à Saïda … filmée à Bagdad

 

Pendant que les combats à l’arme automatique et au lance-roquette faisaient rage sur le terrain, les équipes du cheikh salafiste s’affairaient sur les réseaux sociaux. Pour rallier la communauté sunnite à leur cause, ses soutiens ont d’abord décrit l’opération de l’armée comme une "invasion du Hezbollah", cible numéro un du cheikh notamment pour son soutien à Damas. Après avoir appelé les militaires sunnites libanais à faire défection, le cheikh a dénoncé via son compte Twitter et via YouTube "un génocide des femmes et des enfants de la mosquée [ mosquée Bilal Bin Rabah d’Abra] et des environs".

 

Vidéo postée et partagée, le 24 juin, par les soutiens du cheikh el-Assir "À l'intérieur de la mosquée Bilal Bin Rabah, les sunnites de Saïda se font exterminer".

 

Les internautes sympathisants du cheikh diffusent quelques instants plus tard cette vidéo qu’ils décrivent comme  "l’intérieur de la mosquée Bilal Bin Rabah". Une vidéo sur laquelle on voit des corps sans vie joncher le sol et des hommes hagards traversant la pièce détruite et en feu, comme si venait de survenir une explosion. Mais la vidéo ne peut avoir été prise le 24 juin à Abra puisqu’elle avait déjà été postée une semaine plus tôt sur YouTube. Les images étaient alors présentées comme celles de l’attentat du 18 juin contre la mosquée chiite d’Ibn Mozaher al-Assadi à Bagdad, en Irak.

 

Capture d'écran avec la date de la mise en ligne de la vidéo originale de l'attentat-suicide en Irak. 

 

Les internautes proches du Hezbollah relaieront, eux aussi, la vidéo avec une toute autre légende: "Voilà le sort de ceux qui s’opposent à l’armée libanaise".

 

Ce sont ensuite les médias libanais qui se sont laissés piéger. Au moins deux chaînes de télévision diffuseront ces images en affirmant que c'est l’intérieur de la mosquée Bilal Bin Rabah. Une présentatrice a même présenté la vidéo comme "exclusive".

 

Un mystérieux combattant, à la fois pro-Assir et pro-Hezbollah ?

 

Le même jour, des pro-Assir diffuseront aussi cette photo. Ils la décrivent comme "la preuve de la présence de combattants chiites du Hezbollah et d’Amal [autre milice chiite] auprès de l’armée libanaise".

 

 

La photo sera ensuite reprise par la chaîne Al-Arabiya comme preuve de l’implication des combattants du Hezbollah aux côtés de l’armée libanaise, une implication qui n’a été reconnu ni par le Hezbollah ni par les autorités libanaises.

 

Or, le combattant qui apparaît de dos semble habillé de la même façon et ressembler à celui présent sur une autre photo (ci-dessous) signée par un photographe de Reuters et publiée quelques jours plus tôt dans le journal "L’Orient - Le jour". Il était alors présenté comme un homme du cheikh Ahmed el-Assir.

 

 

Le même homme semble aussi apparaître sur une autre photo (ci-dessous) publiée par le même journal, dans sa version arabophone et présenté, là encore, comme un combattant d’el-Assir.

 

Photo publiée, le mardi 18 juin, par le journal libanais "An-Nahar" montrant les partisans d'el-Assir passer devant un blindé de l'armée libanaise.

Le conflit qui fait rage depuis plus de deux ans en Syrie entre le pouvoir de Bachar al-Assad (issu de la communauté alaouite, une branche du chiisme, et soutenu par le Hezbollah libanais), et la rébellion sunnite a débordé à plusieurs reprises au Liban. Ces incidents, essentiellement localisés dans les zones frontalières de la Syrie font planer le spectre d’une nouvelle guerre civile après celle qui a dévasté le pays entre 1975 et 1990.

Billet écrit en collaboration avec Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à FRANCE 24.