Des Libanais explusés manifestent devant l'ambassade des Émirats arabes unis à Beyrouth (mai 2010).
 
Les monarchies pétrolières du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont annoncé, lundi 10 juin, des sanctions contre "les membres du Hezbollah", sans donner plus de précisions sur la manière dont serait déterminée l’appartenance d’un individu au mouvement chiite libanais. Nombre de chiites expatriés dans les pays du Golfe craignent donc aujourd’hui d’être expulsés arbitrairement.
 
Les monarchies pétrolières du CCG ont annoncé que les sanctions contre "les membres" du Hezbollah seront relatives à "leur séjour sur place" et à leurs intérêts "financiers et commerciaux". Les mesures envisagées par l’organisation concernent, en principe, l'octroi de titres de séjour aux membres du mouvement chiite libanais ainsi que les opérations commerciales et financières menées par ces derniers dans six pays du Golfe. Mais ces mesures inquiètent tous les expatriés libanais chiites qui se rappellent qu’entre 2009 et 2012 de nombreuses personnes soupçonnées de sympathie pour le Parti de Dieu avaient été forcées de quitter des pays du Golfe, en abandonnant tous leurs biens.
 
Des milliers de chiites d’autres nationalités (Irakiens, Pakistanais, Afghans) craignent également d’être les victimes collatérales de ces sanctions.
 
Le Secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Abdoulatif Ben Rachid el-Zaïani, vient en effet d’expliquer mercredi au journal arabophone "Al-Chark El-Awsat" que "les membres du Hezbollah" seront désignés par les services de sécurité de chaque pays. Sans préciser quels seraient les critères pour juger de l’appartenance des ressortissants étrangers au mouvement libanais.
 
Le Secrétaire général adjoint du CCG pour les négociations et le dialogue stratégique, Abdelaziz al-Ouaïchek, a en outre élargi ces mesures aux alliés chrétiens du Hezbollah, comme les partisans du Général Michel Aoun, à la tête du Courant Patriotique Libre (CPL). Il a justifié cette décision en expliquant que le parti de dieu "opère rarement en son nom propre".
 
Les pays du CCG, qui soutiennent l'opposition syrienne, agissent en représailles contre la participation du Hezbollah aux combats en Syrie aux côtés de l'armée gouvernementale, notamment à Qousseir non loin de la frontière libanaise. Le Bahreïn, qui fait face à un soulèvement populaire de sa majorité chiite et qui accuse le Hezbollah et l’Iran d’ingérence dans ses affaires internes, a fait pression pour faire adopter ces mesures.
 
Le CCG a été créé en 1981 sous l’impulsion de l’Arabie saoudite. Les pays adhérents sont Oman, le Kuwait, le Bahrein, les Emirats Arabes Unis et le Qatar.
 
 

"Des propriétaires de restaurant établis aux Émirats depuis 20 ans ont été explusés"

Amal (pseudonyme), Libanais chiite né aux Émirats arabes unis, a été forcé de quitter le pays en 2006.
  
Ce sont des ‘expulsions sécuritaires’. Elles sont donc immédiates avec un délai de 48 heures, voire 24 heures pour quitter le territoire. Ce n’est pas illégal du point de vue de la loi, les expatriés ont été prévenus au moment de l’obtention de leurs permis de travail qu’une expulsion pour raisons sécuritaires était immédiate et irréversible. C’est une décision qui n’est pas émise par un tribunal, mais par le service des douanes qui s’occupe des permis de travail ou directement par les Diwans [bureau des émirs du pays], donc sans aucune possibilité de faire appel ou de plaider pour sa défense.
 
Il est très facile de savoir quels expatriés sont chiites, de part leur activité, leurs relations, les mosquées qu’ils fréquentent, etc. L’administration du pays est centralisée depuis 2009, donc toutes les activités commerciales, financières d’une personne sont répertoriées et très faciles à identifier.
 
Il y a quand même beaucoup d’hypocrisie derrière ces expulsions. Car les Iraniens [chiites et premiers soutiens du régime syrien] ne sont pas inquiétés, que ce soit les ouvriers ou les richissimes hommes d’affaires. Et ça parce que Dubaï est une plaque tournante des finances iraniennes. Les autorités préfèrent éviter le conflit avec Téhéran et visent ceux qui sont incapables de se défendre.
 
Il y a déjà eu des expulsions par le passé, et ce sont à chaque fois des drames humains. Je connais des propriétaires de restaurant établis depuis plus de 20 ans qui ont été expulsés. Ces personnes avaient des affaires prospères. On leur demandait de vendre leur établissement dans un délai de quelques jours. Leurs garants locaux [associés émiratis dans les commerces tenus par des étrangers] ont parfois racheté les affaires à des prix raisonnables, mais elles ont souvent été bradées, où elles ne se sont pas vendues du tout. Le pire, c’est pour les expatriés installés depuis peu, car eux repartent au Liban sans rien du tout.
 
Les Libanais sont inquiets depuis les élections législatives libanaises [de 2009], bien avant la révolution en Syrie. Les autorités du pays ont notamment répertorié les personnes qui ont fait le voyage au Liban en période électorale. Pour eux, il s’agit de gens impliqués politiquement. Bien sûr c’est complètement faux, beaucoup avaient fait le voyage juste pour les vacances, je dirais même la majorité.
 
Billet écrit en collaboration avec Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à France24.