En Iran, la satire est un art dangereux. Ces dernières années, ceux qui se sont moqués des politiques iraniens avec des dessins ont souvent fini en prison ou ont dû quitter le pays pour publier leurs caricatures. 
 
Mana Neyestani fait partie de cette deuxième catégorie. En 2006, alors qu'il travaillait pour les rubriques enfants de magazines, il se retrouve dans les geôles iraniennes pendant deux mois à cause d’un dessin humoristique de cafard. Il était accusé d'avoir envenimé les rapports entre l’État iranien et la population azérie, dans le nord du pays, parce qu'il faisait parler son personnage en dialecte azéri.
 
Exilé depuis l’élection présidentielle iranienne mouvementée de 2009, il a d’abord séjourné pendant deux ans en Malaisie avant d’arriver en France en 2011. Loin de son pays, il a poursuivi sa passion et publié plusieurs caricatures dans des journaux français comme "Le Monde" ou "Libération".
  
Dessin que Mana Neyestani a spécialement croqué pour Les Observateurs de FRANCE 24. 

"La différence, c’est qu’aujourd’hui, ce ne sont plus les journaux, mais les caricaturistes qui sont menacés"

 
Dans les années 1990, une nouvelle génération de satiristes est apparue en Iran. Il y a eu de plus en plus de journaux quand Mohammad Khatami était au pouvoir [NDLR : président de la République islamique entre 1997 et 2005, il a délivré de nombreuses licences de presse après son élection]. Du coup, de nombreux satiristes et caricaturistes ont eu de nouvelles plateformes pour publier leur travail et commencer à se faire un nom.
 
Mais à partir de 1999, plusieurs journaux ont commencé à fermer [l’ayatollah Ali Khamenei avait ordonné des mesures pour restreindre la liberté d’expression]. Les dessinateurs ont commencé à être harcelés. Par exemple, Nikahang Kowsar a été arrêté parce qu’il avait caricaturré Mullah Mesbah, un leader religieux ultra-conversateur, en alligator [un jeu de mot sur son nom]. Ça a été pour moi le début d’une ère sombre de censure et de pressions.
 
"Encore aujourd’hui, j’ai des réflexes d’auto-censure dans mon travail"
 
Jusqu’à ce moment, c’étaient les journaux qui étaient inquiétés lorsque les caricaturistes publiaient leurs dessins. Le magazine 'Farda', pour lequel je travaillais, a eu un procès à cause de certaines de mes publications, mais je n’ai jamais été inquiété personnellement à cette époque.  Mais depuis 1999, les auteurs de publications identifiables, de dessins ou d'articles, peuvent être assignés en justice.
 
À cause de ces menaces, les journaux ont pratiqué l’auto-censure. Les pages satiriques et les caricatures politiques ont été supprimées des pages. Même si je suis exilé depuis sept ans, j’ai toujours les réflexes de cette époque d’auto-censure. Avant que des amis me le fassent remarquer, je ne me rendais pas compte qu’inconsciemment je m’interdisais certains sujets.
 
Ce sont ces pressions qui ont entraîné l’émergence de dessins satiriques publiés sur les réseaux sociaux et signés anonymement. Ces dessins jouent un rôle important pour dénoncer les problèmes de la société iranienne. Même si, pour moi, un dessin signé sera toujours plus fort pour les lecteurs.
 
Neyestani en plein travail.

"Quoi de mieux que de se moquer de quelque chose qui nous fait du mal, comme la politique ?"

Ali (pseudonyme) vit en Iran. Il tient une page Facebook très populaire où sont régulièrement postés des dessins ou des tweets humoristiques.
 
La satire est populaire en Iran parce la politique affecte quotidiennement la vie des Iraniens. C’est une façon d’oublier nos problèmes en riant de notre société. Quoi de mieux que se moquer de quelque chose qui nous fait du mal, comme la politique ?
 
Mais faire de l’humour avec la politique a ses inconvénients. Je sais que la police et les services secrets sont sur mes traces et ça m’effraie, mais ma passion pour ce travail me permet de ne pas penser aux conséquences. J’ai régulièrement des menaces d’individus qui viennent sur la page Facebook. Et, encore plus étonnant, j’ai même été approché par les équipes des candidats à l’élection présidentielle pour faire de la publicité pour eux sur ma page ! Cela prouve bien que ces dessins sont très populaires.
 
Florilèges des publications sur la page Facebook d’Ali :
 
"Nos sincères excuses d'avoir montré une partie du corps de la mariée sur cette image"
 
"Ceux qui disent que l’Iran est le 'Troisième monde' ne savent probablement compter que jusqu’à trois"
 
"On apprend que Mohammad Gharazi [candidat à l’élection présidentielle qui n’aurait aucune chance d’être élu, selon nos Observateurs] avait tous ses plans dans un Powerpoint mais il n’arrive pas à l’ouvrir "
 
"Si je deviens président, je dirai au Liban et à la Palestine : 'Notre relation est trop compliquée, je préfère qu’on reste amis [au lieux d’être amants] !' "