BANGLADESH

Violences autour de la loi anti-blasphème : "Chaque camp diabolise l’autre"

 Les violences entre islamistes et forces de l’ordre ont fait depuis dimanche 6 mai au moins une trentaine de morts au Bangladesh. Shawn Ahmed, notre Observateur, s’est déplacé dans les quartiers de Dacca, la capitale, où les affrontements ont fait rage ces derniers jours. Selon lui, du coté des opposants à la loi anti-blasphème, comme du côté de ses défenseurs, la haine l’a emporté sur la raison.

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Les restes calcinés d'un bus après les affrontements de lundi matin à Dacca entre les forces de l'ordre et les manifestants islamistes.

Les violences entre islamistes et forces de l’ordre ont fait depuis dimanche 6 mai au moins une trentaine de morts au Bangladesh. Shawn Ahmed, notre Observateur, s’est déplacé dans les quartiers de Dacca, la capitale, où les affrontements ont fait rage ces derniers jours. Selon lui, du coté des opposants à la loi anti-blasphème, comme du côté de ses défenseurs, la haine l’a emporté sur la raison.

 

Après l’appel lancé par le groupe islamiste fondamentaliste Hefajat-e-Islam, au moins 200 000 personnes sont descendues dans les rues de Dacca pour réclamer une loi anti-blasphème – une loi qui inclut notamment la peine de mort à l’encontre de blogueurs accusés d'avoir insulté le prophète Mahomet. Le parti nationaliste du Bangladesh (BNP, parti d’opposition), le principal mouvement islamiste du pays, affirme que des centaines de personnes ont été tuées par la police au moment où celle-ci a dispersé les protestataires. Les forces de l’ordre, pour leur part, dénombrent à ce jour 38 morts et plusieurs dizaines de blessés. Elles ont également annoncé l'arrestation de 194 militants du Hefajat-e-Islam.

 

Le BNP et ses alliés fondamentalistes ont appelé à une grève nationale de deux jours à partir de mercredi afin de protester contre ce qu'ils appellent un "meurtre de masse".

 

Notre Observateur Shawn Ahmed a filmé ces images qui montrent les conséquences des affrontements dans le centre de Dacca, lundi après-midi.

"Les clivages culturels sont de plus en plus profonds"

Shawn Ahmed est un blogueur canado-bangladais vivant à Dacca. Il a créé la chaîne YouTube "The Uncultured Project".

 

Lundi après-midi, je me suis rendu à la mosquée Baitul Mukkaram, près de laquelle des affrontements violents venaient d’avoir lieu. J'ai vu un bus calciné et des glissières de sécurité en béton brisées. Le centre commercial de l'autre côté de la rue a été complètement saccagé et, tout près de là, un marché se consumait encore par les flammes. Sur place, se trouvait une horde de policiers. Je leur ai demandé si des manifestants ou des membres des forces de l’ordre avaient été blessés. Ils m'ont répondu que personne n'avait été blessé et ont évoqué des violences légères. À force de batailler, j’ai finalement trouvé un policier qui n'avait manifestement pas été informé qu’il ne fallait rien dire aux curieux comme moi. J'ai donc appris dans quel hôpital avaient été transportés les manifestants blessés. Là-bas, aucun personnel médical n’a pu me parler, mais j'ai réussi à échanger avec deux hommes se présentant comme des manifestants – l’un avait reçu une balle dans l'œil, l’autre avait été touché à la hanche. Je suis ensuite allé à la morgue, où la police m'a montré quatre cadavres, des manifestants d’après eux. J'ai également vu des policiers apportant d’autres corps sans vie, mais ils m’ont assuré qu’ils n’avaient rien à voir avec les affrontements.

 

 

Ahmed a réalisé cette vidéo au Medical College Hospital de Dacca lundi.

 

"Nombreux sont ceux qui ne veulent pas que l’on dépeigne les islamistes comme des victimes"

 

Après avoir mis les photos et les vidéos de tout cela en ligne, des militants anti-islamistes m’ont fait comprendre qu’ils étaient très remontés. Nombreux sont ceux qui ne veulent pas que l’on dépeigne les islamistes comme étant des victimes. C'est vraiment décourageant de voir combien chacun essaie de diaboliser l'autre. En tant que musulman gay, je ne suis évidemment pas un grand fan du programme des islamistes, je m’oppose par exemple à ce que 'les blogueurs athées' soient condamnés à mort et je ne veux pas non plus de la charia. Toutefois, les militants 'laïcs', comme on les appelle, ne sont pas si pacifiques que ça. En février dernier, ils ont organisé des manifestations réclamant la peine de mort d’un leader islamiste radical qui avait été condamné à la prison à perpétuité pour des crimes commis pendant la guerre d'indépendance de 1971. Beaucoup de gens lors de ces manifestations ont scandé des slogans très violents comme 'Brûlez-le, pendez-le'. Les deux camps excellent dans la rhétorique de la haine.

 

Le Bangladesh est un pays culturellement diversifié - vous pouvez vivre à l’occidentale en ville et voir dans les villages des familles musulmanes très pratiquantes, sans télévision ni radio, et dont les enfants étudient dans des écoles coraniques. Ces clivages culturels sont de plus en plus profonds et je crains que, sans un leader capable de trouver les clés de la réconciliation du type Desmond Tutu [archevêque anglican sud-africain Prix Nobel de la paix en 1984], la situation ne fera qu'empirer. Je suis particulièrement inquiet au sujet des rumeurs qui circulent actuellement parmi les islamistes via la radio et des SMS, selon lesquelles la police a déversé 50 000 corps dans une rivière. Car si cette information se confirmait, ce qui me paraît peu probable, elle pourrait engendrer une seconde vague de violence.

 

Les proches de l'homme allongé sur le lit ont dit à notre Observateur qu'il avait été blessé à la jambe lors des manifestationsPhoto prise par Shawn Ahmed.