LIBYE

À Tripoli, des miliciens exigent des postes de diplomates... armes à la main

 Des groupes de miliciens armés se sont rejoints dimanche à Tripoli, capitale de la Libye, pour prendre d’assaut plusieurs bâtiments publics, dont le ministère des Affaires étrangères. Ils souhaitaient dénoncer, Kalachnikov au poing, la lenteur de leur intégration dans les différents corps de l’administration. Notre Observateur, qui les a rencontrés, s’étonne de leur stratégie. 

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Devant le ministère des Affaires étrangères, lundi matin. Photo @MarineCasa.

 

Des groupes de miliciens armés se sont rejoints dimanche à Tripoli, capitale de la Libye, pour prendre d’assaut plusieurs bâtiments publics, dont le ministère des Affaires étrangères. Ils souhaitaient dénoncer, Kalachnikov au poing, la lenteur de leur intégration dans les différents corps de l’administration. Notre Observateur, qui les a rencontrés, s’étonne de leur stratégie.

 

Dimanche en fin de journée, des groupes armés ont tenté, en vain, de prendre le contrôle du ministère de l'Intérieur et le siège de l'agence nationale de presse. D’autres miliciens ont, en revanche, réussi à encercler le ministère des Affaires étrangères. Le personnel a été évacué de force et les groupes armés ont posté leurs véhicules équipés d’armes automatiques devant les entrées du bâtiment, où ils se trouvent encore, paralysant l’activité du ministère. Un coup de force publiquement condamné par le Premier ministre, Ali Zeidan.

 

Les "katibas", d’anciens révolutionnaires engagés dans cette opération, proviennent de plusieurs quartiers de Tripoli, mais aussi d’autres villes comme Tajoura, Misrata ou encore Zaouia, toutes trois situées à l’est de la capitale. Les groupes armés se rassemblent autour d’une revendication commune : l’exclusion de l’administration des anciens fonctionnaires de haut rang ayant travaillé pour l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi. Pour ce faire, ils réclament le vote immédiat de la loi d’"isolement politique" proposée par des parlementaires en décembre dernier mais sur laquelle l’assemblée du Congrès général national peine à s’accorder. Le projet de loi veut interdir les personnalités impliquées dans des crimes de sang, de torture, des actes de corruption financière et administrative commis sous l'ancien régime d’obtenir des postes de fonctionnaires pendant dix ans. Mais certains voudraient voir ces critères élargis, d’autres resserrés.

"Beaucoup de Libyens soutiennent cette loi d’isolement politique mais la stratégie employée par les miliciens dessert leur cause"

Nader El Gadi est photographe et habite à Tajoura, ville de l’est de Tripoli d’où vient l’une des milices qui occupe actuellement le ministère. Il est allé à leur rencontre dimanche soir.

 

Initialement, l’action a été lancée par un groupe de miliciens qui réclame depuis un certain temps la loi sur l’isolement politique. Ils ont d’ailleurs une tente sur la place des Martyrs, au centre de Tripoli, et ont déjà organisé plusieurs actions devant le Congrès général national (GNC). Cette fois-ci, ils ont voulu aller plus loin, l’opération a été faite en coordination avec des miliciens d’autres villes. Pendant l’opération, d’autres encore ont rejoint le mouvement spontanément.

 

D’après les informations que j’ai obtenues sur place, la plupart des employés du ministère sont partis en voyant les miliciens arriver. Ceux qui ont voulu résister ont été jetés dehors mais à aucun moment les miliciens n’ont fait usage de leurs armes. Un des chefs m’a dit que cette opération était "pacifique". J’ai tout de même vu plus d’une vingtaine d’armes automatiques sur place dimanche soir [des sources affirment que sur la trentaine de véhicules présents, plusieurs étaient munis de canons anti-aérien, NDLR]. Ils ont par ailleurs bloqué la route, ce qui a causé un gros embouteillage et a achevé de mettre la population en colère contre eux. Beaucoup de gens soutiennent cette loi d’isolement politique mais la stratégie employée par les miliciens dessert leur cause.

 

Ce qui lie les groupes, c’est la demande d’une purge immédiate de l’administration. Mais quand vous discutez avec eux, chacun a son agenda propre. Certains chefs estiment que c’est eux qui ont fait la révolution donc il leur revient d’occuper les hauts postes. Des miliciens subalternes ont par ailleurs reçu des formations visant à les intégrer dans l’administration mais ils voient aujourd’hui que tout est bloqué par l’ancienne garde. Par ailleurs, certains s’offusquent que des diplomates nommés par l’administration de Kadhafi soient encore en poste à l’étranger et se verraient bien prendre leurs places [le processus de remplacement des personnels diplomatiques est en cours selon les autorités libyennes. En janvier 2013, elles ont rappelé tous les ambassadeurs, chargés de mission et chefs de délégation nommés sous Kadhafi en vue de les remplacer, NDLR].

 

Au lendemain de la chute de Kadhafi, Mustafa Abdeljalil, alors président du Conseil national de transition (CNT), avait demandé que tous ceux qui n’étaient pas des criminels restent en poste. Ceci explique que beaucoup d’anciens membres de l’administration de Kadhafi sont toujours en fonction. Il est donc inévitable d’opérer un renouvellement mais demander des postes de diplomates en se munissant d’armes automatiques est tout simplement contre-productif.