Cette photo est l’une des rares images à être sorties des camps de réfugiés de Meiktila, où les policiers empêchent les journalistes de filmer ou de prendre des photos. Dans un camp installé dans une école, cette femme musulmane explique à des humanitaires qu’elle a perdu son mari et deux de ses jeunes enfants dans les violences.
 
 
Un mois après les violences qui ont visé la communauté musulmane de Meiktila, la ville est toujours sous tension : les forces de police ont été renforcées et près de la moitié des 30 000 musulmans qui y vivaient ne sont pas rentrés chez eux. La plupart se trouvent dans des camps de réfugiés d’où ils n’osent presque pas sortir, et s’inquiètent de ne pas pouvoir retrouver leur vie d’avant.
 
Selon les derniers chiffres publiés par le ministère birman des Affaires sociales, relayés par l’ONU fin mars, près de 12 000 habitants musulmans de Meiktila auraient fui leurs maisons (des centaines d’entre elles ont été détruites par le feu) pour rejoindre des camps de réfugiés, aménagés dans un stade, des écoles et des monastères bouddhistes, situés dans la ville et aux alentours. Plusieurs centaines d’autres musulmans auraient fui la région.
 
Le 20 mars, une dispute avait éclaté dans cette ville du centre de la Birmanie entre un orfèvre musulman et une de ses clientes bouddhistes, au sujet de l’évaluation du prix d’une barrette à cheveux en or que celle-ci voulait vendre. L’incident avait déclenché des émeutes, menée notamment par des moines bouddhistes : 43 personnes avaient trouvé la mort, et des mosquées, des habitations et des magasins appartenant à des musulmans avaient été incendiés et pillés. La vague de violence contre les musulmans déclenchée à Meiktila s’était ensuite propagée à d’autres villes du pays.
 
Selon le rapporteur spécial de l’ONU pour la Birmanie, de nombreux témoignages font état de la passivité de la police lors des agressions perpétrées envers les musulmans. D’autres témoignages concordent sur la présence de moines de Mandalay, une ville située à 150 km au nord de Meiktila, où officie notamment Wirathu, un moine bouddhiste connu pour ses incitations à la haine envers les musulmans et qui se présente comme le "Ben Laden birman", version anti-musulman. De quoi instaurer un climat de peur pour les musulmans de la région, un climat qui ne tend pas à s'apaiser, selon notre Observateur.
 
Cette vidéo, filmée peu après les violences, montre des birmans musulmans s’installant dans un camp de réfugiés dans un complexe sportif de Meiktila.

"Nous n’osons presque pas quitter le camp et personne ne sort jamais seul"

Abdul Sein (pseudonyme), musulman, a vécu à Meiktila toute sa vie. Il a fui la ville le mois dernier pour gagner un camp de réfugiés à Yin Daw où il dit vivre avec environ 3 000 autres musulmans.
 
Le camp où je suis réfugié, qui est gardé par des policiers, se trouve à une quinzaine de kilomètres de Meiktila. Il y a d’autres camps autour de Meiktila qui ont été installés dans des écoles ou même des monastères bouddhistes. Certains habitants musulmans dont les maisons n’ont pas été détruites continuent d’y vivre ; d’autres ont préféré quitter la ville et vivent provisoirement chez des proches dans d’autres villes de la région.
 
Dans mon camp, nous ne sommes pas trop entassés, et nous avons de quoi manger. On nous donne surtout du riz et de l’eau, qui nous sont apportés de l’extérieur soit par des ONG musulmanes, soit par des donateurs privés, la plupart du temps musulmans aussi.
 
Par contre, nous ne pouvons pas quitter librement le camp. Il faut toujours se signaler à la police et obtenir leur autorisation. Mais de toute façon, nous n’osons presque pas sortir. Personne ne sort seul en journée, et on ne sort pas du tout la nuit. Les femmes ont entièrement renoncé à sortir du camp, après que plusieurs d'entre elles ont rapportées avoir été menacées de viol à l’extérieur.
 
"Nous devons essayer d’oublier et de pardonner"
 
Du coup, je n’ai pas pu reprendre mon travail. J’espère pouvoir le faire bientôt, car il ne me reste pas beaucoup de biens. Le jour où les émeutes ont commencé, je revenais de Mandalay. J’ai vu plusieurs groupes d’individus qui mettaient le feu à des mosquées et attaquaient des magasins tenus par des musulmans. J’ai réussi à atteindre ma maison mais je n’ai pas eu le temps de prendre grand-chose, seulement un peu d’or et d’argent. J’ai emmené ma femme sur ma moto et je suis parti directement vers Yin Daw, à environ 15 kilomètres de Meiktila. Beaucoup de musulmans qui n’avaient ni moto ni voiture ont dû s’enfuir à pied. Environ 500 personnes ont fui cette nuit-là. Ceux qui étaient vieux ou malades étaient aidés par ceux qui avaient des motos ou des voitures. Des bouddhistes qui habitaient sur la route nous ont donné de la nourriture et de l’eau.
 
Quand les troubles se sont calmés, je suis retourné à Meiktila. Dans ma maison, il n’y avait plus rien : riz, huile, vêtements, vaisselle... Tout avait été volé. Un de mes frères a été tué. Je ne veux pas trop y penser, car cela me donne des pulsions de vengeance… Mais nous devons essayer d’oublier et de pardonner, car je ne voudrais pas inciter des gens à se venger.
 
Je suis plutôt favorable au gouvernement de Thein Sein, mais il ne s’est pas assez impliqué pour mettre un terme aux violences de Meiktila. La police n’est pas intervenue de façon suffisamment ferme. Si personne n’agit pour condamner les responsables, les violences reprendront. Même si la situation revient à la normale, nous craignons de les voir recommencer et que des bouddhistes nous empêchent de reconstruire les mosquées brûlées et bloquent les aides qui nous sont destinées.
 

Les dégâts

Ces images satellites, fournies par Human Rights Watch, montrent une partie de la ville de Meiktila avant et après les violences. Les émeutiers ont mis feu à des quartiers entiers où résidaient des musulmans. 
 
Photo datant du 13 décembre 2012.
 
Photo datant du 27 mars 2013.