LIBYE

Attentat à Tripoli :"Une ambassade si peu sécurisée, c’est tenter le diable"

 Un attentat à la voiture piégée a visé mardi 22 avril l’ambassade de France, dans le quartier al-Andalos  à Tripoli, blessant entre autres deux gendarmes Français et provoquant d’importants dégâts matériels. Elle constitue la première attaque contre des intérêts français en Libye depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Envoyés sur le terrain, des blogueurs libyens dénoncent d’importantes failles sécuritaires autour du bâtiment.

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Capture d'écran d'une vidéo filmée après l'attaque.

 

Un attentat à la voiture piégée a visé mardi l’ambassade de France, dans le quartier al-Andalos à Tripoli, blessant entre autres deux gendarmes Français et provoquant d’importants dégâts matériels. Elle constitue la première attaque contre des intérêts français en Libye depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Envoyés sur le terrain, des blogueurs libyens dénoncent d’importantes failles sécuritaires autour du bâtiment.

 

Après l’attentat contre l’ambassade américaine à Benghazi en septembre dernier, beaucoup s’étonnent que l’ambassade de France n’ait pas été davantage sécurisée, d’autant plus que la France est engagée dans une intervention militaire contre les islamistes dans un pays frontalier, le Mali. Par ailleurs, un agent consulaire de l’ambassade a indiqué à FRANCE 24 que le personnel craignait pour sa sécurité. Les voisins, quant à eux, se plaignaient depuis un moment de l'implantaion des ambassades dans leur quartier.

 

Arrivé dans la soirée à Tripoli, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a condamné l’attentat, qualifié d’acte "terroriste" par les autorités libyennes, et affirmé qu’il y aurait eu des pertes humaines plus importantes si le personnel de l’ambassade avait été sur place. La gendarmerie française a assuré que dix membres du GIGN sont également attendus en Libye "pour renforcer la sécurité des lieux et examiner les conditions d'un déménagement de l'ambassade", ajoutant que huit gendarmes sont habituellement chargés de la sécurité de cette chancellerie.

 

Ce billet a été réalisé avec l’aide de nos bloggeurs participant à la formation Libyablog, un projet coordonné par FRANCE 24 et RFI, à Tripoli.

"Il n’était pas rare d’apercevoir les gardes de sécurité assoupis dans leur voiture"

Seraj Hamid, 25 ans, est journaliste et blogueur à Tripoli.

 

Plusieurs témoins m’ont affirmé que le quartier n’était pas convenablement sécurisé malgré la présence de nombreuses ambassades. Un voisin m’a même signalé un vol de voiture dans le quartier il y a un mois. Plusieurs témoins se sont, en outre, plaints de l’"amateurisme" des gardes libyens chargés de la sécurité de l’ambassade [Des gardes libyens en civil, rattachés au ministère de l’Intérieur, sont postés dans des voitures en face du bâtiment tandis que deux gendarmes français sont à l’intérieur]. Il s’agit en fait d’anciens rebelles qui n’ont pas reçu de formation adéquate pour ce genre de mission. Ils ont souvent été aperçus assoupis dans leur voiture alors qu’ils étaient censés être en service.

 

Contrairement à d'autres chancelleries, la porte d'entrée de l'ambassade de France donne directement sur le bâtiment administratif. En cas d'explosion, les personnes qui se trouvent à l'intérieur sont donc très proches du lieu de l'impact. L'ambassade des États-Unis, par exemple, est beaucoup mieux sécurisée. Elle est entourée d'un haut mur barbelé. De plus, à la tombée de la nuit, il y a toujours un check point qui contrôle les véhicules. L'ambassade est en outre située sur la route de l'aéroport, ce qui facilite l'évacuation du personnel en cas de problème.

 

Quand je suis arrivé sur les lieux, j’ai été également surpris par le laxisme des services de sécurité qui devaient sécuriser l’endroit. Il régnait une telle pagaille que les badauds traversaient sans problème les bandes jaunes censés protéger le lieu de l’attaque sans que personne ne les en empêche. J’ai même vu des enfants se balader au milieu des débris ! Cela risque de sérieusement compromettre l’enquête.

 

 

Sur cette vidéo, filmée quelques heures après l'attentat, on voit les badauds traverser la zone de sécurité sans se formaliser des bandes jaunes.

"Est-il logique que la France laisse ainsi exposée son ambassade ?"

Sarah Harb, 28 ans, étudiante et blogueuse.

 

Je suis sortie après l’attentat prendre le pouls de la rue. Dans le quartier Dhahra de Tripoli, j’ai rencontré un homme d’une trentaine d’années, Béchir Ahmed Zentani. Béchir était dans le quartier al-Andalous où se situe l’ambassade, quelques minutes après l’attentat. Il était en possession de plusieurs photos du site prises juste après la déflagration, montrant les dégâts matériels engendrés par l’explosion et le chaos qui régnait sur les lieux.

 

Il a insisté sur l’absence de sécurité autour de l’ambassade, ce qui aurait facilité l’attentat. La veille, il y était pour déposer une demande de visa. Il avait conversé avec un employé qui s’étonnait du faible dispositif sécuritaire, notamment l’absence de barrages policiers à l’entrée de la rue menant à l’ambassade. L’employé lui aurait assuré qu’ils étaient obligés de rester dans ces lieux jusqu’à expiration du bail. Les voisins, quant à eux, estiment inacceptable qu’une ambassade soit située dans un quartier résidentiel.

 

Une source sécuritaire libyenne m’a confirmé que les autorités avaient des craintes qu’on cible les intérêts français en Libye, notamment à cause de l’intervention de la France au Mali. Est-il logique que la France, qui bénéficie de véritables services de renseignement, et qui par ailleurs sait que l’État Libyen post-révolutionnaire ne maîtrise pas la situation, laisse ainsi exposer son ambassade ? C’est comme si elle tentait le diable...

 

La vidéo d’un habitant du quartier, filmée par Abdelhamid Amrooni, blogueur pour Libyablog :"Des gens qui pensaient être en sécurité chez eux ont vu leur maisons détruites Qu’est-ce qu’ils ont fait de mal? Si cette ambassade a un problème avec ceux qui ont mené cette attaque, alors ils n’ont qu’à partir d’ici. On s’est déjà plaints auprès du personnel de l’ambassade et nous leur avons demandé de partir car ils ont déjà reçu des menaces. Eux ne sont pas autant exposés que nous car ils vivent dans des hôtels. S’il y avait eu des morts, qui en aurait assumé la responsabilité ? Certes, ils nous auraient dédommagé, mais nous ne voulons pas de dédommagement. Cela ne remplace pas un être humain."

 

"À l’ambassade, on sentait qu’on était très exposés"

Pierre (pseudonyme), agent consulaire à l’ambassade de France à Tripoli.

 

Les autorités libyennes c’est n’importe quoi. Ils auraient dû mettre des policiers à tous les points d’accès de la rue comme dans tous les pays qui connaissent des problèmes de sécurité, et interdire aux voitures de se garer devant l’ambassade, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui. Je ne trouve pas acceptable qu’il n’y ait pas de points de contrôle aux deux entrées de la rue où se situe l’ambassade. On sentait qu’on était très exposés, mes collègues et moi, et on avait peur que ce type d’attaque se produise.