TOGO

À coups de bâton, des élèves de Lomé réclament le droit à l’éducation

 Depuis le 11 avril, des milliers d'élèves de collèges et lycées publics de Lomé descendent dans la rue pour soutenir leurs enseignants en grève. La semaine dernière, certains établissements privés ont été la cible des manifestants en colère qui n’ont pas hésité à utiliser la force afin que leurs camarades se joignent à eux dans leur mobilisation, plutôt que de prendre de l’avance sur les programmes.  

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Dans les rues de Lomé, les élèves manifestent pour réclamer la fin de la grève des enseignants des collèges et lycées publics. Photo publiée sur Facebook par Serge-Joël Ahomey-Zunu.

 

Depuis le 11 avril, des milliers d'élèves de collèges et lycées publics de Lomé descendent dans la rue pour soutenir leurs enseignants en grève. La semaine dernière, certains établissements privés ont été la cible des manifestants en colère qui n’ont pas hésité à utiliser la force afin que leurs camarades se joignent à eux dans leur mobilisation, plutôt que de prendre de l’avance sur les programmes.

 

Le secteur de l'éducation est paralysé depuis le 10 avril par une grève des enseignants déclenchée par la Synergie des travailleurs du Togo (STT), un syndicat auquel sont affiliés 60% des fonctionnaires togolais, mais qui n’est pas l’interlocuteur direct de l’État. L’organisation dénonce la lenteur des négociations entre le gouvernement et les six syndicats officiellement en discussion avec les autorités. La STT réclame notamment la révision des grilles de salaires de professeurs et la modification du régime de retraite. C’est la troisième grève lancée par les enseignants depuis le début du mois de mars.

 

Depuis le début de la grève, les élèves des collèges et lycées publics manifestent en solidarité avec leurs enseignants dans plusieurs villes du pays dans l’espoir de faire avancer les négociations et que les cours reprennent au plus vite. Certains en ont même profité pour investir plusieurs collèges ou lycées privés munis de bâtons et obliger les élèves à rejoindre leur mouvement.

 

Sur cette photo envoyée par notre Observateur, la plupart des manifestants sont munis de bâtons.

 

Par crainte de nouveaux débordements, l’État togolais a fait fermer toutes les écoles publiques et privées togolaises du pays lundi matin, accusant certains enseignants du pays d’encourager les jeunes élèves à manifester, des accusations réfutées par la STT.

 

La grogne des élèves s’est propagée à d’autres villes. À Dapaong, dans le nord du pays, la mobilisation a tourné au drame quand un enfant de douze ans a été tué par balle par la police qui tentait de disperser un rassemblement d’écoliers. Les élèves en colère ont saccagé la mairie et le commissariat de la ville. Après ce drame, les enseignants ont suspendu leur mouvement jusqu’à mercredi.

"Certains de mes camarades ont préféré rejoindre le mouvement par peur d’être violentés"

Cédric T. (pseudonyme) a 16 ans. Il est élève au collège-lycée Saint Joseph, une école privée de Lomé.

 

Vendredi [12 avril], nous étions dans notre salle de classe en train de passer une épreuve blanche du baccalauréat lorsque nous avons entendu des cris dans la cour de l’établissement. Nous avons laissé nos copies pour voir ce qu’il se passait à la fenêtre et nous avons vu des jeunes garçons tenter de forcer l’entrée de l’établissement. Ils criaient "On veut nos profs ou une année blanche !" ou encore "Les élèves du privé avec nous !".

 

Personne n’a osé bouger, car le directeur du collège-lycée avait interdit aux élèves de participer aux manifestations et de manquer les cours sous peine de sanctions. Les élèves du privé ne sont pas concernés par ces grèves, et nos enseignants nous donnent cours normalement.

"Même les adultes n'arrivaient pas à les maîtriser"

 

Comme personne ne les a suivis, les élèves-manifestants ont escaladé le portail et se sont mis à plusieurs pour neutraliser l’agent de sécurité. Ils ont finalement ouvert le portail et des centaines de personnes sont rentrées dans le bâtiment. Ils avaient des bâtons, et des pierres, dont ils se sont servis pour casser les vitres de notre salle de classe. Ils ont également cassé des portes et du matériel dans d’autres salles du collège-lycée.

 

Certains de mes camarades ont été frappés, d’autres ont préféré rejoindre leur mouvement par peur d’être violentés. C’était une scène de panique incroyable, même les adultes n’arrivaient pas à les maîtriser.

 

Des manifestants devant un établissement privé le vendredi 12 avril. Photo Serge-Joël Ahomey-Zunu.

"Ils ont peur d’être désavantagés si le baccalauréat n’est pas annulé"

Komla Mawufe Tengue est professeur d’informatique et de mathématiques au collège protestant privé de Lomé.

 

Des manifestants ont débarqué durant un de mes cours vendredi et ont voulu forcer mes élèves à rejoindre leur mouvement. J’ai essayé de m’opposer, mais les élèves n’avaient qu’une obsession : ils considèrent que si les élèves du public ne peuvent pas poursuivre normalement leur programme, ceux du privé ne le doivent pas non plus.

 

J’ai senti une grande crainte chez eux : ils savent qu’il y a très peu de chance que le baccalauréat soit annulé et ils ont peur que la spécificité de leur situation par rapport à leurs camarades du privé ne soit pas prise en compte. Il s’agit d’une réaction spontanée d’inquiétude générale, ça n’a absolument rien à voir avec des manipulations d’enseignants comme le suggère le gouvernement.

 

 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.