La prison centrale de Bagdad, anciennement Abou Ghraib, n’en a pas fini avec les scandales de maltraitance de prisonniers. Une vidéo amateur montrant des détenus tabassés a fait, il y a quelques jours, l'objet d'une fuite sur le Net. Les prisonniersvictimes des brimades sont présentés comme sunnites, ce qui alimente le sentiment de discrimination de cette communauté dans un pays principalement gouverné par des chiites et secoué par la guerre civile.
 
Tournées par un détenu depuis sa cellule, ces images auraient été filmées le 13 mars. On y voit des membres des forces de l’ordre rassembler des dizaines de prisonniers dans la cour de la prison en leur assénant des coups de matraque.
 
Contacté par téléphone par la chaîne Al-Jazira, un des détenus a expliqué que les responsables de la prison avaient fait appel aux forces d’intervention rapide pour mater un mouvement de protestation lancé par des prisonniers. Dans son interview, il sous-entend que le mouvement avait été lancé par des sunnites. 
 
D’après le ministère de la Justice, quelques jours auparavant, le 11 mars, une mobilisation avait effectivement eu lieu dans la prison où, selon la version officielle, des "détenus accusés de terrorisme" avaient mis le feu à une salle de l’établissement  "dans le but d’attirer l’attention des médias sur la question des droits des prisonniers". Après la diffusion de la vidéo, une enquête a été ouverte le 21 mars par les autorités irakiennes sur les maltraitances dont ont été victimes les prisonniers. 
 
En novembre, l’Organisation arabe des droits de l’Homme avait déjà dénoncé des cas de violences confessionnelles sur des détenus dans la prison centrale de Bagdad. 
 
Sur la vidéo, on entend un des prisonniers qui filme affirmer : "ce sont les milices de Nouri al-Maliki".
 
Ce scandale intervient alors que depuis décembre plusieurs régions du pays sont secouées par des manifestations de grande ampleur menées par la communauté sunnite contre le gouvernement du Premier ministre, Nouri al-Maliki. Les manifestants se disent victimes de discrimination depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 auquel a succédé un pouvoir majoritairement chiite, confession majoritaire dans la population irakienne. Ils réclament la libération de prisonniers sunnites détenus en vertu de la loi antiterroriste ainsi que l’abrogation de ce texte utilisé, selon eux, pour détenir arbitrairement des membres de leur communauté. Dans une vaine tentative de calmer les tensions, le gouvernement irakien avait ordonné, début 2013, la libération de plus de 300 personnes accusées de terrorisme.
 
Fin janvier, l’État islamique d’Irak (ISI), la branche irakienne d’Al-Qaïda a appelé la communauté sunnite à prendre les armes contre Nouri al-Maliki. Le 19 mars, à la veille du 10e anniversaire de l’invasion du pays par la coalition menée par les États-Unis et le Royaume-Uni, l’organisation a perpétré une vague d’attentats visant la communauté chiite à Bagdad qui a fait plus de 50 morts. Des attaques commises en réponse aux déclarations du ministre de la Justice qui avait indiqué la veille que l’Irak continuerait à exécuter les prisonniers condamnés à mort pour terrorisme malgré la forte mobilisation en leur faveur.
 

"Les autorités irakiennes imposent un black-out total sur tout ce qui touche aux institutions carcérales"

Mustapaha H. (pseudonyme) est activiste dans une ONG de défense des droits de l’Homme basée à Bagdad.
 
Nous n’avons malheureusement pas les moyens d’enquêter de façon indépendante sur l’incident d’Abou Ghraib car les autorités irakiennes imposent un black-out total sur tout ce qui touche aux institutions carcérales et interdisent aux organisations indépendantes de s’y rendre. Et cela concerne tout le monde. Au mois de décembre dernier, un groupe de parlementaires avait souhaité se rendre dans une prison de Bagdad mais le ministère de la Justice a semé tellement d’embûches bureaucratiques qu’ils ont finalement dû renoncer à leur visite.   
 
La population carcérale en Irak est estimée entre 18 000 et 50 000 prisonniers. Les autorités refusent de communiquer le nombre de sunnites incarcérés mais, actuellement, la quasi-totalité de ceux qui sont arrêtés dans le cadre de la loi anti-terroriste sont des sunnites.
 
Des dizaines de citoyens irakiens de confession sunnite sont arrêtés chaque mois à tort pour terrorisme et parfois condamnés à mort et exécutés à la va-vite. Le pays est aujourd’hui dirigé par une large coalition chiite qui n’hésite pas à utiliser tous les  moyens contre les sunnites qui cherchent à leur disputer le pouvoir. Pour ce faire, les autorités ont souvent recours à l’article 4 de la loi antiterroriste irakienne, qui peut être compris de façon très large. [Il prévoit la peine de mort pour "toute personne qui commet, en tant qu'auteur principal ou participant, un acte terroriste, ainsi que toute personne qui incite, planifie, finance ou aide des terroristes à commettre un tel crime". La loi antiterroriste a conduit à l’exécution de plusieurs centaines de personnes depuis sa promulgation en 2005, dont au moins 129 personnes en 2012.]
 
"La quasi-totalité de ceux qui sont arrêtés dans la cadre de la loi anti-terroristes sont des sunnites"
 
Si vous avez un problème quelconque avec l’administration et si par malheur votre interlocuteur est chiite, il peut se servir de l’article 4 pour vous faire arrêter. Autre point polémique, cette loi encourage les dénonciations anonymes. Elle permet en effet au plaignant de garder l’anonymat alors que le prévenu encourt jusqu’à la peine de mort. Enfin beaucoup de ces prisonniers croupissent depuis plus de cinq ans derrière les barreaux alors même que la justice n’a pu produire de preuves suffisantes pour les condamner.
 
Il existe aussi de nombreux centres de détention secrets dans le pays. Des centaines de personnes y sont détenues sans bénéficier des droits relatifs au statut de prisonniers [selon certaines sources, ils étaient plus de 400 en 2009].
 
Et quand un de ces centres est découvert par les médias, les autorités disent qu’il s’agit de détention préventive.