ÉGYPTE

Pourquoi un tel bain de sang à Port Saïd ?

 La ville égyptienne de Port Saïd est à feu et à sang depuis trois jours. Ses habitants vivent au rythme des enterrements des victimes des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Pourquoi un tel déferlement de violence et une répression policière aussi brutale ?

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Un manifestant à Port Saïd, portant une mitraillette, lors de l'assaut de la prison. Capture d'écran d'une vidéo filmée par le journal Al Masryoon.

 

La ville égyptienne de Port Saïd est à feu et à sang depuis trois jours. Ses habitants vivent au rythme des enterrements des victimes des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Pourquoi un tel déferlement de violence et une répression policière aussi brutale ?

 

Les premiers heurts ont eu lieu samedi 26 janvier après la condamnation à la peine capitale de 21 supporters du club de football local, Al Masry, pour la mort de 74 supporters du club cairote Al Ahly, l’année dernière, lors d’un match opposant les deux équipes.

 

Ce verdict a fait éclater la colère des supporters d’Al Masry qui y ont vu une volonté de calmer la colère du club rival du Caire. Les Ultras d'Al Ahly avaient en effet défilé vendredi pour demander justice.

 

Trente-et-une personnes, dont deux policiers, sont mortes dans les affrontements qui ont suivi l’annonce du jugement à Port Saïd. C’est la journée la plus meurtrière qu’ait connue le pays depuis la révolution, il y a deux ans. Le lendemain, dimanche, alors que l’état d’urgence avait été décrété dans la ville, les funérailles des victimes de la veille se sont transformées en marche de contestation qui a également conduit à des affrontements avec la police, faisant sept morts. La journée de lundi s’est elle aussi soldée par deux morts parmi les manifestants.

 

Selon les sources médicales locales, les victimes ont été tuées par des tirs à balles réelles. Le ministère de l’Intérieur nie pourtant l’utilisation d'armes létales. Le gouvernement égyptien a autorisé lundi l’armée à participer, avec la police, au maintien de l’ordre dans le pays.

 

Enterrement des victimes, lundi à Port Said. Vidéo filmée par notre Observateur Khaled el-Gendy.

"La police n’a pas fait de quartier"

Khaled El Gendy est étudiant à Port Saïd. Il a filmé les enterrements de dimanche et lundi.

 

Ce week-end, la police a commencé par des tirs de gaz lacrymogènes puis, rapidement et sans tirs de sommation, a tiré à balles réelles. Pour réprimer les manifestations, les forces de l’ordre ont utilisé des pistolets, des mitraillettes et ont posté des snipers sur les toits.

 

Des snipers sur les toits de Port Said.

 

Les tirs ont poussé les manifestants à reculer mais ils ont continué à jeter des pierres en s’abritant derrière les arbres ou les bâtiments. Des cocktails Molotov ont été lancés sur le club de police, provoquant un incendie.

 

La réaction de la police a étonné les habitants, surtout dimanche et lundi, alors que la ville enterrait ses morts. Je pense pour ma part qu’ils n’ont pas pardonné aux manifestants la mort de leurs deux collègues samedi.

 

Vidéo filmée dimanche. Un homme en fauteuil roulant se fait tirer dessus par les manifestants.

"La police n’était pas la seule à utiliser des armes ce jour-là"

Mohamed al-Shawarby vit à Port Saïd. Il a pris part hier à une manifestation pacifique pour dénoncer la violence des derniers jours.

 

La situation était tellement tendue samedi qu’on ne peut pas rejeter la responsabilité d’un bilan aussi sanglant uniquement sur les forces de l’ordre.

 

À l’issue du procès, les proches des familles des condamnés ont essayé de prendre d’assaut la prison où ces derniers étaient détenus. Les forces de l’ordre ne pouvaient pas laisser faire cela. Pour elles, tous les moyens étaient bons pour les mater, y compris tirer sur la foule [selon le correspondant de FRANCE 24 à Port Saïd, d’autres affrontements ont eu lieu dans le périmètre de la prison les deux jours suivants, NDLR].

 

La police n’était pas la seule à utiliser des armes ce jour-là. Ceux qui ont pris d’assaut la prison étaient aussi armés de pistolets et de mitraillettes. Il est donc difficile de déterminer si les victimes ont toutes été touchées par des tirs de la police.

 

Une partie des manifestants prennent d'assaut la prison. À 0'53, on voit l'un d'eux porter une mitraillette. Vidéo filmée et postée sur YouTube par le journal Al Masryoon.

 

Depuis les incidents de l’année dernière [entre les deux clubs de football, NDLR], les autres régions d’Égypte nous montrent du doigt et désignent Port Saïd comme la ville des criminels. Cela nourrit la rancœur des habitants de la ville et a tendu le climat ici.