AZERBAÏDJAN

L’accident de voiture d’un jeune nabab embrase la ville d’Ismailli

 Au départ, un banal accident de voiture. À l’arrivée, des émeutes, un hôtel incendié et des appels à la démission du gouverneur régional d’Ismailli, une ville située au centre de l’Azerbaïdjan. Selon notre Observateur, cet accident a pris ces proportions parce que les manifestants estimaient que le conducteur était un proche du gouverneur et qu’il était un symbole du népotisme local.

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Des manifestants mettent le feu à l'hôtel du jeune conducteur (capture d'écran).

 

Au départ, un banal accident de voiture. À l’arrivée, des émeutes, un hôtel incendié et des appels à la démission du gouverneur régional d’Ismailli, une ville située au centre de l’Azerbaïdjan. Selon notre Observateur, cet accident a pris ces proportions parce que les manifestants estimaient que le conducteur était un proche du gouverneur et qu’il était un symbole du népotisme local.

 

L’homme en cause est Emil Shamsadinov, un jeune propriétaire d’hôtel de 22 ans. Mercredi soir, il a perdu le contrôle de sa voiture de sport, une Chevrolet Camaro. Il a dérapé sur un trottoir et s’est encastré dans un poteau électrique. Selon des témoins (lien en anglais), une dispute a alors éclaté avec un autre conducteur, ce qui a attiré la foule, qu’Emil Shamsadinov s’est mis à insulter. La police a finalement arrêté le jeune conducteur, mais la tension n’est pas pour autant retombée : environ un millier de personnes se sont ensuite dirigées vers son hôtel et y ont mis le feu, ainsi qu’à plusieurs voitures de luxe dont un Hummer. Des voitures de luxe et des motos ont également été incendiées dans une résidence appartenant au fils du gouverneur d’Ismailli. Selon la police, les émeutes ont duré pendant quatre heures.

  

 Des émeutiers mettent le feu à l'hôtel du conducteur. Vidéo de Hebib Müntezir.

 

Jeudi soir, des centaines de manifestants ont défilé devant le siège du gouvernement régional en réclamant la démission du gouverneur. Ils se plaignaient surtout de leur quotidien difficile, en raison de la pauvreté et du manque d’emplois. La police les a finalement dispersés, utilisant des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des balles en caoutchouc.

 

Ces manifestations viennent s’ajouter à d’autres troubles survenus au cours des dernières semaines en Azerbaïdjan. Samedi dernier, des commerçants ont bloqué une autoroute pour protester contre la hausse du loyer de leurs emplacements. La semaine dernière, des centaines de manifestants (lien en anglais) ont défilé dans la capitale Bakou, après la mort d’un conscrit de l’armée.

 

En 2012, de violentes manifestations avaient contraint à la démission le gouverneur de la province de Quba, située au nord du pays. Mais le gouverneur d’Ismailli, Nizami Alekperov, est resté catégorique quant à son avenir : "Je ne démissionnerai pas à la demande de cinq ou dix personnes. C’est inadmissible de faire un conflit politique d’un accident de voiture et d’une querelle entre deux personnes, a-t-il déclaré après la manifestation. Des activistes à Bakou ont en tout cas lancé un appel sur les réseaux sociaux pour organiser samedi une manifestation en soutien au mouvement d’Ismailli.

"Pour les habitants d’Ismailli, ce jeune homme représente le népotisme, la corruption et l’arrogance des plus aisés”

Rashad Shirin est un jeune activiste. Il vit à Bakou, mais est originaire d’Ismailli, où il s’est rendu mercredi pour assister aux évènements en cours.

 

 

Les personnes qui manifestaient s’étaient déjà dispersées quand je suis arrivé, mais des témoins de l’incident m’ont rapporté ce qu’il s’était passé. Le propriétaire de la voiture n’a pas seulement insulté les personnes qui s’étaient rassemblées autour du lieu de l’accident, mais les habitants d’Ismailli en général. Il faut comprendre qu’en Azerbaïdjan, les gouverneurs locaux sont plus nommés qu’élus, du coup ils ne sont en général pas originaires de la région qu’ils dirigent.

 

De plus, ils aident régulièrement leurs amis et ceux qui font partie de leur réseau à s’approprier des terres et à faire des affaires [selon l’opposition azérie, la corruption est largement répandue dans le pays. Un rapport de Transparency International en 2012 a classé le pays au 139e rang sur 176 de son Index de la perception de la corruption, NDLR]. Selon les manifestants, le propriétaire de l’hôtel était lié au gouverneur d’Ismailli, bien que le gouverneur ait démenti toute connexion. Mais quoi qu’il en soit, pour les habitants d’Ismailli, ce jeune homme représente le népotisme, la corruption et l’arrogance des plus aisés.

 

L'hôtel d'Emil Shamsadinov après l'incendie. Photo publiée sur la page Facebook "Ismayilli".

"Il y a de la tension dans l’air à cause de l’élection présidentielle à venir"

 

A Ismailli, comme dans toutes les villes d’Azerbaïdjan, le taux de chômage est élevé, et la plupart des gens vivent dans la pauvreté. Le développement du pays est très lent, ce qui entraîne, depuis des années, une frustration latente et cet accident a été comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. D’après ce qu’on m’a rapporté, certaines personnes qui ont participé à l’attroupement après l’accident ont commencé à frapper le propriétaire de l’hôtel, avant que la police ne vienne l’arrêter [selon la police, il se pourrait qu’il conduisait en état d’ébriété, NDLR]. Mais ils ne se sont pas arrêtés là et ont poursuivi en attaquant son hôtel et la maison du fils du gouverneur.

 

Jusqu’à récemment, les manifestations en Azerbaïdjan étaient organisées à l’avance, à l’initiative de l’opposition. Mais au cours de l’année dernière, elles sont devenues plus spontanées et violentes. Je pense que l’approche de l’élection présidentielle [prévue en octobre prochain, NDLR] explique grandement ce changement. Même si les gens ne reconnaîtront pas forcément que c’est une de leur motivation, il y a cette tension dans l’air alors que nous approchons de l’échéance. Les Azéris ont la sensation qu’il est grand temps de se faire entendre.