KENYA

Répression à Garissa : "Ils ciblent les personnes ayant un faciès de Somalien"

 Lundi et mardi, Garissa, une ville du nord-est du Kenya proche de la frontière avec la Somalie, a été le théâtre de violences menées par des soldats de l’armée nationale. Ces derniers entendaient venger leurs trois collègues froidement abattus par un groupe d’hommes dans la région. Michel Nsengi, notre Observateur, était sur place quand ont retenti les premiers coups de feu.    

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Lundi et mardi, Garissa, une ville du nord-est du Kenya proche de la frontière avec la Somalie, a été le théâtre de violences menées par des soldats de l’armée nationale. Ces derniers entendaient venger leurs trois collègues froidement abattus par un groupe d’hommes dans la région. Michel Nsengi, notre Observateur, était sur place quand ont retenti les premiers coups de feu.

 

Un mort, sept personnes blessées par balles, le marché principal ainsi que plusieurs magasins de la ville incendiés… Le bilan de l’opération répressive menée à Garissa par des membres de l’armée est lourd. Il a fallu attendre mardi après-midi pour qu’un retour à la normale soit observé.

 

Depuis octobre 2011, date à laquelle les autorités de Nairobi ont décidé de livrer une guerre sans merci au groupe islamiste somalien Al-Shebab, proche d'Al-Qaïda, les raids meurtriers à l'encontre des forces de sécurité kenyanes sont légions. Selon l'armée, les soldats qui ont été tués avaient fait partie d'un contingent envoyé en Somalie.

 

La ville de Garissa est régulièrement visée par des attentats à caractère confessionnel. Au début du mois, un policier avait péri dans une attaque à la grenade contre une église. En juillet, un raid mené par un commando d'hommes armés et cagoulés dans deux autres églises avaient fait au moins dix-huit morts.

 

Garissa en proie à de violentes échauffourées. Vidéo postée sur YouTube par la chaîne kényane Citizen TV.

"A Garissa, quand un attentat se produit, la population issue de l'ethnie somali est systématiquement montrée du doigt"

Michel Nsengi, 32 ans, est rwandais et vit à Garissa depuis le mois de mai. Il travaille au sein d’une ONG spécialisée dans la sécurité alimentaire.

 

Lundi, alors que je déjeunais avec un ami dans le restaurant d’un hôtel du centre-ville, des coups de feu ont retenti. Le responsable de l'établissement nous a alors priés de quitter les lieux, craignant les pillages. Nous nous sommes réfugiés dans un garage situé à quelques mètres de l’hôtel où l'on pouvait entendre ce qui se passait à l’extérieur. Les gens criaient, les coups de feu redoublaient d’intensité. Cette agitation a duré plus de deux heures.

 

Le marché principal de Garissa a été réduit en cendres. Photo postée sur Twitter par Hamza Mohamed.

 

Quand nous sommes sortis, Garissa était devenue une ville fantôme. Ma plus grande crainte était d’être fauché par une balle perdue ou d’être assimilé à un ennemi par les militaires qui s’étaient livrés à une véritable chasse à l’homme. Du coup, je me suis rendu chez moi les mains en l’air pour bien montrer que je ne représentais aucun danger, que je n’étais pas armé.

 

Mardi, après l’appel au calme lancé par le ministre de la Défense [Yusuf Haji, NDLR], les militaires ont brusquement changé d’attitude. Ceux qui, quelques heures auparavant, terrorisaient toute une population sont devenus les sauveurs de la nation, assurant solennellement qu’ils allaient sécuriser la ville. Je n'en croyais pas mes yeux.

 

A Garissa, quand un attentat se produit, la population issue de l'ethnie somali est souvent montrée du doigt.  Ils sont les boucs émissaires parfaits. En août, un bureau de police de la ville a été la cible d'un incendie criminel. Les islamistes shebabs de Somalie ont d'office été désignés comme étant responsables de cette attaque. Du coup, les forces de l'ordre se sont livrées à une véritable ratonnade anti-Somalis, qu'ils assimilent de par des critères ethniques à des shebabs.

 

Les Somalis sont identifiables par leurs cheveux moins crépus, leur peau parfois plus claire et leurs traits plus fins. J'en connais beaucoup qui me font par de leur lassitude d'être marginalisés et agressés. Ils ont peur et certains commencent à élever la voix pour défendre leur cause. Ils se sentent kényans car la plupart sont nés ici. De toute façon, vu le chaos politique qu'il règne en Somalie, aucun d'entre eux n'a envie de s'installer là-bas.