ÉGYPTE

"L’armée égyptienne est censée avoir quitté le pouvoir, mais les forces de sécurité sont toujours aussi violentes"

 Les forces de sécurité égyptiennes ont violemment réprimé, lundi, des manifestations au Caire. Malgré le retrait de l’armée du pouvoir, les manifestants ont pu constater que les forces de sécurité, aujourd’hui aux ordres des islamistes des Frères musulmans, ont gardé les méthodes du temps de Moubarak.  

Publicité

Photo Mahmoud Gamal El-Din sur Flickr

 

Les forces de sécurité égyptiennes ont violemment réprimé, lundi, des manifestations au Caire. Malgré le retrait de l’armée du pouvoir, les manifestants ont pu constater que les forces de sécurité, aujourd’hui aux ordres des islamistes des Frères musulmans, ont gardé les méthodes du temps de Moubarak.

 

Le cortège des manifestants est parti de l’université du Caire en début d’après-midi et a défilé sur l’avenue Mohamed Mahmoud, l’artère conduisant au ministère de l’Intérieur.

 

Les manifestants commémoraient les affrontements meurtriers du 19 novembre 2011, sur cette même avenue, entre de jeunes révolutionnaires et les forces de sécurité égyptiennes qui s’étaient soldés par une quarantaine de morts. À l’époque, la foule demandait le départ du pouvoir militaire.

 

Les manifestants sont venus défiler en nombre dans les rues du Caire. Vidéo postée sur YouTube.

 

Les protestataires ont escaladé le mur de béton construit pour protéger le ministère de l'Intérieur. Vidéo postée sur YouTube.

 

Les forces de l'ordre ont également jeté des pierres sur les manifestants. Vidéo postée sur YouTube.

 

Lundi, les membres du cortège brandissaient les portraits des martyrs pour demander le jugement des responsables de ce massacre. Ils ont essayé d’abattre le mur de béton construit en mars dernier par les forces de l’ordre pour protéger le ministère. Des affrontements avec les forces de sécurité ont alors éclaté. Ces dernières ont lancé des bombes lacrymogènes sur les manifestants et des jets de pierre ont été échangés des deux côtés du mur. Les heurts se sont poursuivis jusqu’à très tard dans la nuit, faisant 60 blessés parmi les manifestants et 20 blessés dans les rangs de la police.

 

Pour l’instant, seul un policier ayant participé à la répression des manifestations dites de l’avenue Mohamed Mahmoud est poursuivi en justice.

 

MISE A JOUR 21 octobre 2012 à 10h51 : un des manifestants est mort ce matin de ces blessures, provoquées par un tir de flashball, selon le correspondant de FRANCE 24 au Caire.

"Les forces de sécurité ont un sentiment d’impunité car la justice n’a pas été rendue"

Mostafa Kandil est étudiant en médecine dentaire. Il a participé aux manifestations de l'avenue Mohamed Mahmoud l’année dernière et y est retourné cette année.

 

Rien n’a changé pour nous en un an. Que ce soit les militaires ou les Frères musulmans au pouvoir [le mouvement a remporté les législatives et la présidentielle, NDLR], les manifestations sont toujours sauvagement réprimées.

 

Le président Mohamed Morsi a rompu en apparence avec le Conseil supérieur des forces armées [autorité militaire suprême qui assurait la transition] en limogeant le maréchal Tantaoui [le chef d’état-major de l’armée a d’abord été gardé dans le premier gouvernement de Morsi comme ministre de la Défense avant d’être remercié]. Mais aucune mesure importante n’a été prise contre les militaires. Et les membres des forces de sécurité [qui dépendent du ministère de la Défense] qui sont responsables des morts de l’avenue Mahmoud n’ont pas été inquiétés. C’est à se demander quelle différence il y a entre avoir Morsi ou Ahmed Chafik à la tête de l’État [Chafik, candidat malheureux au deuxième tour de la présidentielle, est le dernier Premier ministre de Moubarak. Officier de l’armée de l’air, il était présenté comme le "candidat de l’armée"].

 

"Je ne pense pas qu’on verra des membres des forces de sécurité ou des militaires jugés sous la gouvernance des islamistes"

 

Je peux comprendre qu’il ne soit pas facile de s’attaquer à une institution aussi puissante que l’armée égyptienne [tous les présidents égyptiens, mis à part Morsi, sont issus de l’armée], même quand on est un président élu. Mais les Frères musulmans ont utilisé la cause des martyrs à des fins électorales sans véritable volonté de juger les responsables. L’année dernière, ils désapprouvaient les manifestations de Mohamed Mahmoud car ils avaient peur que cela retarde les élections [le parti Liberté et Justice a alors hérité du surnom de 'parti des élections d’abord']. Mais dès qu’ils ont été au Parlement, ils ont commencé à parler des martyrs pour s’attirer la sympathie des électeurs à la présidentielle.

 

Les heurts entre forces de police et manifestants ont fait 60 blessés parmi les manifestants et 10 blessés dans les rangs de la police.

Je ne pense pas qu’on verra des membres des forces de sécurité ou des militaires jugés sous la gouvernance des islamistes. Mais je garde tout de même espoir qu’ils le seront un jour et c’est pour cela que je manifeste. Après tout, dans certains pays comme l’Argentine, il a fallu attendre des décennies avant que les criminels de la dictature ne soient jugés.

 

En attendant, les conséquences de cette inaction sont doubles : non seulement les coupables courent toujours mais cela ancre en plus un sentiment d’impunité chez les forces de sécurité. Leur usage de la force est disproportionné durant les manifestations. Elles voient bien que ceux qui ont tué ne courent aucun risque alors elles ne réfléchissent pas deux fois avant de frapper.

 

 

 Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.