RUSSIE

Intimidations aux régionales russes : "Les autorités se permettent encore plus de choses qu’avant"

 Russie unie, le parti du président Vladimir Poutine, est le grand vainqueur des élections régionales et municipales qui se sont tenues dimanche 14 octobre en Russie. Le scrutin a pourtant été qualifié de frauduleux par l’opposition qui évoque des actes de violence et d’intimidation au sein même des bureaux de vote. Des accusations appuyées par la vidéo de notre Observateur.  

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Capture d'écran d'une bagarre dans un bureau de vote de Khimki, ville de la banlieue de Moscou.

 

Russie unie, le parti du président Vladimir Poutine, est le grand vainqueur des élections régionales et municipales qui se sont tenues dimanche 14 octobre en Russie. Le scrutin a pourtant été qualifié de frauduleux par l’opposition qui évoque des actes de violence et d’intimidation au sein même des bureaux de vote. Des accusations appuyées par la vidéo de notre Observateur.

 

Le taux de participation relativement faible (inférieur à 40 %) n’a pas empêché Russie unie, le parti au pouvoir, de conserver ses cinq postes de gouverneurs régionaux, les cinq premiers des 83 postes de gouverneurs à avoir été ouvert au suffrage universel direct. Un triomphe immédiatement contesté par les partis d’opposition qui ont crié à la fraude électorale.

 

Les accusations d’irrégularités électorales ne sont pas nouvelles en Russie. Lors des dernières élections législatives, en décembre 2011, Russie unie s’était vu accusé par ses adversaires d’avoir truqué le scrutin. Des manifestations avaient alors éclaté dans tout le pays pour réclamer des élections équitables quelques semaines avant le scrutin présidentielle de mars 2012. Face au mécontentement croissant de la rue, les autorités avaient alors décidé de lâcher du lest en permettant une meilleure participation des candidats de l’opposition qui étaient jusqu’alors soumis à de nombreuses restrictions avant de pouvoir s’inscrire sur une liste. Des caméras de surveillance avaient par ailleurs étaient installées dans les bureaux de vote, en vain. Le scrutin présidentiel a lui aussi connu son lot d’irrégularités.

 

Lors des élections locales de dimanche, les bureaux de vote russes n’ont pas failli à leur réputation : des membres de l’opposition ont été disqualifiés à la dernière minute pour avoir formulé durant leur campagne des promesses électorales jugées "irréalistes" et des bourrages d’urnes, entre autres irrégularités, ont également été observés.

 

 

"Les intimidations et les agressions physiques servent à museler l’opposition"

Oleg Kozyrev est écrivain et militant pro-démocratie. Il travaille aussi aux côtés d’une des principales figures de l’opposition, l'écologiste Yevgeniya Chirikova, qui briguait la mairie de Khimki, ville de la banlieue moscovite, lors du scrutin local de dimanche. Pendant une tournée des bureaux de vote à Khimki, Oleg Kozyrev a pris des images de fraude électorale présumée.

 

Ces images ont été filmées dans le bureau de vote 3008, à Khimki. Nous [Yevgeniya Chirikova et ses partisans] avons décidé de nous y rendre le matin après avoir été avertis la veille que le nombre d’électeurs inscrits sur cette zone avait brusquement augmenté de 200 personnes.

 

Quand nous sommes arrivés dans le bureau de vote, la commission électorale a refusé de nous montrer la liste des électeurs inscrits. Nous avons finalement pu nous procurer ce document et avons constaté que la première page portait le numéro… 62 ! Le premier électeur avait par ailleurs été enregistré sous le numéro 1112. Ces détails nous ont laissé penser que les responsables du bureau avaient peut-être prévu d’insérer de faux électeurs au début de la liste.

Yevgeniya Chirikova arrive avec un groupe de partisans au bureau de vote, le matin de l'élection. Un observateur représentant le parti de la candidate explique qu'il a demandé, en vain, à voir la liste des électeurs inscrits. C'est ensuite Yevgeniya Chirikova en personne et un conseiller qui prient un responsable de la commission électorale de leur communiquer la liste des électeurs. L'homme s'y refuse au motif qu'ils l'ont déjà consulté. Mais il finira par céder hors caméra.

 

Nous sommes retournés au bureau de vote dans la soirée après avoir appris que certains des observateurs du parti de Yevgeniya Chirikova avaient été intimidés. Il était environ 20 heures, tous les bureaux de vote étaient fermés. Il nous était impossible de pénétrer à l’intérieur du bâtiment mais nous avons pu voir ce qu'il s’y passait à travers les portes vitrées. Après avoir découvert que le président de la commission électorale quittait le bureau avec une pile de bulletins de vote sous le bras - ce qui est formellement interdit par la loi -, certains d’entre nous ont tenté de l’arrêter. À ce moment-là, un curieux groupe d’hommes en civil a ordonné à la police d’intervenir pour nous évacuer manu militari. Certains ont été molestés, jetés par terre… La vidéo de cette scène existe en trois exemplaires. La première a été filmée par mon équipe, la seconde par les observateurs du parti de Yevgeniya Chirikova et la dernière par la caméra de vidéosurveillance.

 

Des échauffourées ont mis aux prises des policiers et des observateurs après que le responsable du bureau de vote a essayé de quitter le bâtiment avec une pile de bulletins de vote entre les mains. On le voit brandir une pile de papiers à 0'30''.

 

“Les autorités se permettent encore plus de choses qu’avant

 

Les policiers n’ont rien fait pour empêcher le président de la commission électorale de déguerpir, les bulletins de vote à la main. Au lieu de cela, ils ont sommé les 19 observateurs présents de quitter le bureau de vote. Trois d’entre eux seulement ont été autorisés à revenir.

J’ai un sentiment mitigé sur l’organisation de ces élections. Le point positif est que les observateurs de chaque parti étaient plus nombreux que lors des scrutins précédents. Les procédures de vote sont plus surveillées et encadrées. Paradoxalement, j’ai trouvé que les autorités se permettaient encore plus de choses qu’avant. Les observateurs ont été agressés par des bandes de voyous qui avaient vraiment l’air de travailler pour les autorités russes.

Nous nous sommes déplacés dans 17 bureaux de vote et nous avons à chaque fois assisté à des violations du code électoral. Lors de cette élection, la fraude a été massive, pire encore que lors des élections précédentes. Si le taux de participation a été faible, ce n’est guère surprenant. Les gens ne sont pas dupes : à quoi cela sert d’aller voter si les résultats du scrutin sont falsifiés ?