LIBAN

Quand l’armée libanaise s'attaque aux travailleurs immigrés

 Les faits divers relatant des actes xénophobes sont courants au Liban et les exactions perpétrées envers des immigrés régulièrement dénoncées par les associations de défense des droits de l’Homme du pays. Mais la double agression commise dimanche soir par des membres de l’armée libanaise a particulièrement ému les internautes libanais.

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Reconstitution des faits avec les travailleurs immigrés. Photo prise par notre Observateur.

 

Les faits divers relatant des actes xénophobes sont courants au Liban et les exactions perpétrées envers des immigrés régulièrement dénoncéespar les associations de défense des droits de l’Homme du pays. Mais la double agression commise, le dimanche 7 octobre au soir, par des membres de l’armée libanaise a particulièrement ému les internautes libanais.

 

Les faits ont eu lieu dans le quartier de Jeitawy, à Beyrouth, dans la nuit de dimanche à lundi. Au total, ce sont plus de 70 travailleurs immigrés qui ont été violemment agressés lors d’une descente opérée par des membres de l’armée libanaise dans deux immeubles du quartier. Les victimes étaient principalement des ouvriers syriens, mais il y avait aussi quelques travailleurs égyptiens et soudanais.

 

Cette agression, dont les motifs demeurent encore inconnus, a été présentée par les associations de défense des droits de l’Homme comme un acte purement xénophobe. Une chaîne libanaise évoque un acte commis par "un organisme de la sécurité de l’État", refusant ainsi d’accuser directement l’armée. FRANCE 24 a tenté de contacter le ministère libanais de la Défense mais aucun interlocuteur n’a voulu répondre à nos questions.

 

Ce n’est pas la première fois qu'une agression dont sont victimes des étrangers défraye la chronique. Mais ces actes xénophobes ou racistes sont d’habitude le fait de citoyens et non de soldats en uniforme.

 

 

ACTUALISATION en date du 11 octobre 2012 à 17h : L'armée libanaise a diffusé hier soir un communiqué en réponse aux faits qui lui sont reprochés. Le communiqué stipule que l'opération a été menée après que des riverains se sont plaint de vols et d'actes "allant à l'encontre de la morale publique" dont certains de ces travailleurs immigrés seraient les auteurs. Lors de leur intervention, les soldats auraient rencontré de la résistance, ce qui a abouti à des affrontements. Toujours selon la même source, onze travailleurs auraient été arrêtés.

 

 

 

Un des travailleurs syriens agressés. Photo prise par notre Observateur.

 

 

 

"Certaines insultes étaient à caractère confessionnel […] Les soldats n’ont par ailleurs procédé à aucun interrogatoire, ni aucune arrestation"

Nadim Houry est directeur du bureau de Human Rights Watch à Beyrouth. Il a interrogé les travailleurs victimes pour reconstituer les faits et en faire le récit sur son compte Twitter.

 

Il s’agit de deux opérations qui ont été menées quasi simultanément dimanche soir par deux groupes de l’armée libanaise, toutes les deux dans le quartier de Jeitawy. La première a eu lieu vers 20h30, la seconde vers 21h30. La présence de travailleurs immigrés dans cette zone n’est un secret pour personne. Il y a là de vieux immeubles, au loyer raisonnable, qui abritent essentiellement des studios. Les travailleurs immigrés étant de condition modeste, ils se partagent le loyer à trois, parfois jusqu’à 10, dans une vingtaine de mètres carrés. La plupart d’entre eux travaillent dans le bâtiment ou comme livreurs. Ils ont tous leurs papiers en règle, certains vivent au Liban depuis 14 ans. Il y a aussi des Libanais qui résident dans ces immeubles.

 

Les soldats sont montés dans les deux immeubles et ont forcé l’entrée des studios. Ils ont ordonné à tout le monde de se mettre à genoux, les mains derrière la tête et ont commencé à les insulter et à les frapper. Ils faisaient parfois référence à la situation politique en s’adressant aux Syriens, leur demandant par exemple s’ils étaient avec ou contre Bachar al-Assad. Certaines insultes étaient aussi à caractère confessionnel et les soldats demandaient aux Syriens s’ils étaient sunnites, alaouites ou chrétiens. Mais ils n’attendaient jamais de réponse et continuaient à les frapper. Les travailleurs ont été frappés avec des bâtons, des ceintures et avec des crosses de fusil. C’était très violent, comme en témoignent les photos. Certains ont même été piétinés.

 

"Au Liban, pays multiconfessionnel, l’armée est considérée comme la seule institution respectée et impartiale"

 

Les soldats ont par la suite réuni la quarantaine de travailleurs qu’ils ont trouvés dans chaque immeuble soit sur le toit, soit dans un des studios. Des voisins libanais ont essayé d’intercéder en leur faveur mais les soldats leur ont dit de rentrer chez eux et de ne pas s’occuper de ce qui ne les regarde pas.

 

Ce qui est notable, c’est qu’à aucun moment les soldats n’ont procédé à un interrogatoire. Ils ont vaguement accusé les travailleurs de harceler des filles dans le quartier mais sans citer de faits précis. D’ailleurs, ils n’ont procédé à aucune arrestation par la suite, ce qui prouve que ces travailleurs n’ont rien fait de mal et que l’agression était gratuite.

 

Personnellement, j’ai été choqué par ce qui s’est passé. L’armée a plutôt l’habitude d’intervenir dans les quartiers quand il y a des rixes entre les habitants, parce qu’elle est considérée comme la seule institution respectée impartiale, dans un pays multiconfessionnel. Elle fait donc parfois le travail de la police parce que les gens ont plus confiance en elle. Ils peuvent faire preuve de violence quand ils procèdent à des arrestations musclées ou des interrogatoires. Mais ce qui s’est passé dimanche semble être totalement gratuit et injustifié.

 

Un travailleur frappé avec un manche à balai. Photo prise par notre Observateur.

 

Depuis l'immeuble d'en face où il habite, le journaliste Raphael Thelen a réussi à prendre cette photo et à la publier sur son compte Twitter.

 

Un travailleur syrien de 43 ans, frappé à son tour. Photo prise par notre Observateur.

 Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.