RUSSIE

À Saint-Pétersbourg, un festival gay, lesbien et transexuel pour dénoncer l'homophobie ambiante

 Le quotidien des homosexuels de Saint-Pétersbourg n’a rien d’une sinécure. Et les récentes lois homophobes adoptées par cette ville ne vont pas arranger les choses. La communauté des lesbiennes-gays-bisexuels-transgenres (LGBT) locale est toutefois parvenue à organiser un festival fin septembre. Loin des chars extravagants et des clichés attachés à la Gay Pride, le Queer Festse voulait davantage artistique que transgressif.

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Oeuvre présentée au Queer Fest.

 

Le quotidien des homosexuels de Saint-Pétersbourg n’a rien d’une sinécure. Et les récentes lois homophobes adoptées par cette ville ne vont pas arranger les choses. La communauté des lesbiennes-gays-bisexuels-transgenres (LGBT) locale est toutefois parvenue à organiser un festival "queer" fin septembre. Loin des chars extravagants et des clichés attachés à la Gay Pride, le Queer Fest se voulait davantage artistique que transgressif.

 

Depuis mars 2012, l’homophobie a une base légale à Saint-Pétersbourg. La ville la plus européenne de Russie a promulgué une loi interdisant toute "propagande en faveur de l’homosexualité et de la pédophilie". Autrement dit, la loi bannit de l’espace public toute expression sur des relations homosexuelles. En faisant planer le flou sur ce que recouvre le terme "propagande", elle vise aussi bien l’enseignement que les rassemblements pacifiques. En outre, elle assimile clairement l’homosexualité à une perversion sexuelle. Les individus qui contreviennent à cette loi risquent une amende de 1 200 euros (12 500 euros pour les organisations de manifestations).

 

Le Parlement local de Saint-Pétersbourg n’a fait qu’institutionnaliser une homophobie largement répandue dans la population russe. Trois autres régions ont déjà adopté des législations "anti-gay", créant à chaque fois un tollé au sein des organisations de défense des droits de l’Homme. Selon Human Rights Watch, cette nouvelle loi "homophobe" risque même d’inspirer un texte au niveau fédéral. 

 

Dans ce contexte, organiser un festival sur les questions de sexualité et de genre relève de l’acte de résistance. Encore peu connu du grand public et intimiste par sa taille, le "Queer Fest" de Saint-Pétersbourg réunit des artistes du monde entier. Cinéma, photographie, BD, musique sont autant d’accroches pour débattre de la situation des LGBT en Russie comme à l’étranger. Pour la communauté LGBT de Saint-Pétersbourg, c’est surtout l’une des rares occasions de se retrouver et d’essayer de changer la perception de la société russe à leur égard.

 

 Posté sur la chaîne YouTube du Queer Fest.


Le festival 2012 a été toléré par les autorités, mais les organisateurs ne pouvant pas en faire la publicité, du fait de la nouvelle législation, les événements étaient annoncés exclusivement sur les réseaux sociaux.

 

Le terme "queerqà l’origine signifie "étrange", "bizarre" et constituait une insulte envers les homosexuels masculins. Dans les années 1990, les homosexuels américains se réapproprient le terme : il désigne désormais toutes les personnes subissant une discrimination en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, avec une forte connotation contestataire. Se revendiquer "queer" constitue un geste politique et social.

 

"Plus de la moitié de la population russe pense que les LGBT sont des malades mentaux"

Anna Vetrova,  28 ans, russe, a participé au Queer Fest 2012.

 

J’ai découvert ma bisexualité sur le tard, à l’âge de 25 ans. Cette découverte m’a beaucoup changée. Pendant une année ou deux, j’ai tenté de savoir qui j’étais et quels préjugés j’avais sur la question. À présent, ça fait deux ans que je vis en couple avec ma petite amie. Mes parents comme les siens ne savent pas que nous sommes 'queer'et dans la famille, seule ma belle-sœur est au courant.

 

"L’intolérance au sujet de l’homosexualité s’exprime ouvertement en Russie"

 

Plus de la moitié de la population russe pensent que les LGBT sont des malades mentaux qui doivent recevoir un traitement médical, être tenus à l’écart de la société, ou du moins rester silencieux à propos de leur 'maladie'. Cette intolérance n’a fait que s’accentuer avec la loi homophobe. Il y a très peu de personnes qui sont 100% ouvertes sur le sujet. Si dans toute la population, il y a 5% de LGBT, alors on devrait  être 250 000 à Saint-Pétersbourg. Pourtant, ici on ne nous voit pas. Bien sûr, il est difficile de mentir continuellement, alors nous essayons de nous entourer d’un environnement bienveillant. Je suis ouverte sur le sujet avec mes amis. Au travail, j’en parle mais seulement à quelques collègues car l’intolérance au sujet de l’homosexualité s’exprime ouvertement en Russie. Par exemple, si je m’ouvrais à  l’ensemble de mes collègues, certains me demanderaient : 'Tu veux élever un enfant avec deux mamans ? Mais tu vas en faire un pervers !'

 

"Beaucoup d’homosexuels russes sont eux-mêmes homophobes"

 

Beaucoup d’homosexuels russes sont eux-mêmes homophobes. Par exemple, je connais deux femmes qui vivent ensembles depuis 10 ans. Elles n’admettent toujours pas  qu’elles sont lesbiennes. Elles ne se voient pas non plus élever un enfant sans la présence d’un homme. Ces personnes sont très dures envers elles-mêmes du fait de la honte qu’elles ressentent. Bien souvent, elles restent seules face à leurs problèmes. Ici, chercher de l’aide auprès d’un psychothérapeute n’est pas bien vu.

 

"Le festival 'queer' (…) c’est une façon d’exister à mes propres yeux"

 

Le festival 'queer' est, pour moi, un événement très important. C’est une opportunité de rencontrer d’autres personnes LGBT, d’avoir un contact direct avec les artistes pour parler de leurs œuvres. Pour moi, c’est une façon d’exister sans me cacher.

 

"Être homophobe en Russie n’a pas la même signification qu’en France. Là-bas, l’homosexualité n’existe simplement pas"

Anaïs Sartini, 27 ans, française. Invitée au Queer Fest 2012, elle y a présenté son court-métrage "Spasibo"("Merci" en russe).

 

En mars 2012, un de mes films a été censuré et retiré au dernier moment de la programmation du  Festival du court-métrage de Saint-Pétersbourg.  Ce film mettait en scène des homosexuels à Paris. J’ai tout de même décidé de me déplacer en Russie avec l’équipe du film, dont ma petite amie. De ce séjour est né "Spasibo", un nouveau court-métrage écrit en réaction à la censure. À cette époque déjà,  le climat de la ville était très proche de la paranoïa : des religieux diffusaient des messages anti-gays à la radio, des articles et des vidéos sur la loi homophobe circulaient sur Internet…

 

"Spasibo" sera diffusé au festival Cinéma et droits humains 2012, organisé par Amnesty International,du 7 au 13 novembre 2012 au Cinéma Saint-André-des-Arts, dans le VIe arrondissement de Paris.

 

Les membres du festival "queer" de Saint-Pétersbourg m'ont contacté pour présenter le film lors de l'édition de septembre 2012. Je m'y suis rendue pour soutenir l'événement et participer au débat sur la responsabilité sociale de l'artiste. J’y ai retrouvé une  communauté gay où la solidarité des membres et le besoin d’être reconnu étaient exacerbés. Le Queer Fest était comme un cri au milieu d'une nuit homophobe.

 

'Être homophobe' en Russie n’a pas la même signification qu’en France. Là-bas, l’homosexualité n’existe simplement pas. Il est impensable pour la majorité d’entre eux de faire son 'coming-out'" auprès des amis, de la famille ou encore au travail. C’est une vie secrète, une vie qui s’arrêtera peut être. Comme me l’a confié une jeune lesbienne en présence de sa petite amie, d’ici quelques années, elle finira par se marier avec un homme. La joie d’être ensemble était ternie par la gravité de la situation et l’avenir incertain qui se dessine. J’ai eu l’impression que pour eux le Queer Fest avait eu lieu et que 'c’était déjà ça'.

Billet écrit avec la collaboration de Sophie Alavi, journaliste à France24.