Un responsable chinois sur un chantier de rénovation de voiries à Kinshasa, capitale de la RD Congo. Toutes les photos ont été prises par notre Observateur Kevin Diakimuntu Kedika. 
 
Ce n'est pas un hasard si Xi Jinping, nouveau dirigeant chinois,  a choisi d'inclure une tournée africaine dans ses premiers déplacements officiels.  Avec plus de 2 000 entreprises actives en Afrique totalisant un chiffre d’affaires de 36 milliards de dollars, la Chine a su s’imposer en quelques années comme le premier partenaire commercial du continent. Du Togo à la RD Congo, nos Observateurs africains salariés d’entreprises chinoises ont accepté de nous raconter leur quotidien.
 
Le 4 août dernier, un responsable chinois d’une mine de charbon située dans le sud de la Zambie a été tué par des mineurs révoltés contre des salaires jugés trop faibles. Les travailleurs zambiens exigeaient que les propriétaires de la mine s’alignent sur les salaires minimums fixés par les autorités. Il y a deux ans, dans cette même mine, les conditions salariales - mais aussi sécuritaires - avaient déjà fait l’objet de tensions : deux responsables de la mine de Collum Coal avaient tiré sur des mineurs en grève, en blessant une dizaine d’entre eux.
 
Sur tout le continent, les protestations contre les sociétés chinoises se sont multipliées au fur et à mesure des années, que ce soit pour exiger de meilleurs salaires ou pour dénoncer la menace que fait peser leur présence sur les entreprises locales (les produits chinois, qui inondent les marchés, sont vendus moins chers que les produits fabriqués localement).
 
 
Depuis le début des années 2000, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont été multipliés par dix.  D’abord attirées par l'Afrique en raison des matières premières dont regorge le continent, les entreprises chinoises ont saisi l’opportunité d’une Afrique en mal d’infrastructures pour investir massivement dans ce domaine, tout en profitant d’une main d’œuvre locale bon marché. En Chine, le salaire minimum légal d’un ouvrier se situe entre 100 et 180 euros mensuels, selon les régions.  En Afrique, les salaires des ouvriers varient selon les pays, mais ils sont en général inférieurs à 100 euros par mois.
 
 
Si vous travaillez dans une entreprise chinoise et que vous souhaitez partager votre expérience, postez vos commentaires sous les témoignages. 

"Ils ne nous ont jamais fourni de bottes ni de blouse, ni même de casques qui nous protégeraient du soleil"

Mitterrand Kalama, 26 ans, est ouvrier au sein d'une entreprise chinoise qui rénove les voiries à Kinshasa, en République démocratique du Congo.
 
Je travaille de 6h à 16h du lundi au dimanche, sous un soleil de plomb. Nous avons plusieurs fois réclamé des tenues d’ouvriers aux patrons, parce que l’on voit des ouvriers bien équipés sur d’autres chantiers chinois. Mais, à part des gants et un gilet qu’ils ne veulent même pas remplacer alors qu’ils sont tout abîmés, ils ne nous ont jamais fourni de bottes ni de blouse, ni même de casques qui nous protégeraient du soleil.
 
 
Les employeurs se comportent comme s’ils étaient supérieurs à nous. Il y a quelques jours, un ouvrier a même giflé un responsable qui avait injurié sa mère, seulement parce qu’il s’était absenté plus longtemps que prévu pour faire un achat. En plus de cela, les Chinois ne parlent pas le lingala [la principale langue parlée en RDC, NDLR] et seulement un petit peu le français alors que, sur le chantier, la plupart des ouvriers ne parlent que le lingala. On communique avec eux avec des mots et des signes : "Moi besoin soulager" pour demander d’aller aux toilettes par exemple.
 
Alors que notre travail est très dur, nous sommes payés 2 dollars par jour [le salaire minimum en RDC a été fixé à 3 dollars par jour en 2008, NDLR]. Il y a souvent des contrôles sur le chantier - d’agents de la Banque mondiale par exemple - et là, les Chinois leur affirment que nous sommes payés 5 dollars par jour. Ce n’est pas la peine de protester, parce que s’ils nous voient, ils nous chassent et on perd notre travail.
 
 

"Les ouvriers sont payés à la pièce car les patrons ont compris que c’était plus rentable"

Patrice, 41 ans, travaille pour une société de fabrication de mèches de cheveux synthétiques à Lomé, au Togo.
 
Je suis arrivé dans l’entreprise en 2001 et mon salaire est passé de 18 000 FCFA à 35 000 FCFA en 11 ans grâce à une nouvelle législation du gouvernement [en 2011, le salaire minimum mensuel a été fixé à 35 000 FCFA, soit 54 euros, par les autorités togolaises, NDLR]. Mais aujourd’hui, malgré mon ancienneté, je gagne la même chose que les nouvelles recrues, ce que je trouve très injuste. Comme il n’y a pas de boulot à Lomé, je n’ai pas d’autre choix que de rester. Je travaille au magasin 10 heures par jour. Je prépare les colis commandés par les clients étrangers. Je suis moins à plaindre que les collègues ouvriers qui fabriquent les mèches avec des machines très bruyantes. Eux ne reçoivent pas de salaire fixe mais ils sont payés à la pièce : les patrons ont compris que c’était plus rentable ! Ils savent aussi que les gens sont obligés d’accepter des bas salaires s’ils veulent gagner leur vie.

"Ils ont une vraie culture du travail et on apprend beaucoup plus que dans une société sénégalaise"

Daouda Diop, 29 ans, est chargé de projet dans une entreprise de télécoms chinoise basée à Dakar et effectue régulièrement des déplacement sur le continent africain.
 
L’entreprise n’est pas en règle avec certains points du droit du travail. Après mon embauche en 2007, ils ont renouvelé mon CDD une deuxième fois, ce qui est interdit au Sénégal. Avec d’autres employés, nous avons protesté et avons finalement signé un CDI. Les patrons ne versent pas les charges sociales pour les employés, ce qui fait que nous ne cotisons pas pour notre retraite et que nous n’avons pas d’assurance maladie.
 
Avec mes supérieurs chinois, nous avons surtout des problèmes de communication. Ils demandent les choses en criant et se comportent comme s’ils avaient tous les droits sur nous. Ils distribuent ouvertement de l’argent à certains employés, ce qui met les autres en colère. Selon moi, c’est stratégique : ils divisent pour mieux régner. Mais même si, par rapport à mon diplôme, je gagne moins que dans une entreprise sénégalaise, je préfère continuer de travailler avec les Chinois car ils ont une vraie culture du travail et on apprend beaucoup plus que dans une entreprise nationale.

"Le rythme de travail est plus soutenu que dans les entreprises camerounaises"

Rigobert, 25 ans, a travaillé en 2004 en tant qu’ouvrier sur un chantier de construction à Edéa, dans l’ouest du Cameroun.
 
J’avais besoin d’argent pour payer l’école alors j’ai arrêté les études pour travailler comme manœuvre pendant six mois. Sur le chantier, le rythme de travail était très soutenu. Nous travaillions de 8h à 19h et nous avions une heure de repos pour le repas de midi - en général, au Cameroun, les ouvriers commencent tôt mais arrêtent de travailler à 15h. Nous étions payés 36 000 FCFA par mois [soit 55 euros. Le salaire minimum au Cameroun est de 23 500 FCFA, soit 36 euros, NDLR]. Sur ce point, il y a eu plusieurs fois des tensions car beaucoup d’ouvriers protestaient pour demander 50 000 FCFA [76 euros]. On nous fournissait un casque, des bottes et des gants. Les tâches étaient très pénibles mais en cas d’accident de travail, les patrons acceptaient que nous rentrions nous reposer chez nous.

Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.