TUNISIE

Les droits de la femme tunisienne sont-ils menacés ?

 La Tunisie célébrait le 13 août la fête nationale de la femme. Dans ce pays tenu pour le plus progressiste du monde arabe en matière de droit des femmes, une ombre est venue cette année gâcher la fête : une proposition d’article pour la nouvelle Constitution qui ferait de la femme, non pas l’égale de l’homme, mais son "complément".

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Photo de la manifestation du lundi 13 août à Monastir. Photo publiée sur Facebook.

 

La Tunisie célébrait le 13 août la fête nationale de la femme. Dans ce pays tenu pour le plus progressiste du monde arabe en matière de droit des femmes, une ombre est venue cette année gâcher la fête : une proposition d’article pour la nouvelle Constitution qui ferait de la femme, non pas l’égale de l’homme, mais son "complément".

 

A l’origine de la polémique, un article proposé par Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, pour la prochaine Constitution tunisienne. Cet "article 27" a déjà été approuvé par la commission Droit et libertés de l’Assemblée nationale constituante (ANC), mais il doit être voté en séance plénière pour être adopté. Le texte affirme que "l'État assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, en tant qu'associée de l'homme dans le développement de la patrie et sous le principe de complémentarité avec l'homme au sein de la famille". Une "complémentarité" que beaucoup de militantes des droits des femmes n’ont pas appréciée. La députée Selma Mabrouk, pourtant membre du parti Ettakatol, allié d’Ennahda, a souligné que ces termes flous peuvent prêter à une interprétation abusive. Elle conteste d’ailleurs l’existence même de cet article qu’elle juge superflu, l’ANC ayant voté à l’unanimité, quelques semaines auparavant, l’article 22 qui affirme l’égalité entre hommes et femmes.

 

La Tunisie a été un pays pionnier en matière de droits des femmes dans le monde arabe, grâce au Code du statut personnel instauré le 13 août 1956 par le président Habib Bourguiba. Un code qui abolit la répudiation et la polygamie,  autorise la demande de divorce pour les femmes et instaure le mariage civil.

 

Pour protester contre cet article 27, des manifestations ont eu lieu à Tunis et dans d'autres villes du pays.

 

Slogan affiché lors de la manif du lundi 13 août.

 

"Au lieu d’avancer, nous sortons défendre des acquis qui datent de 1956 !"

Raja Ben Ammar est artiste et directrice de l’espace culturel Mad’Art dans la banlieue nord de Tunis.

 

Cette proposition d’article démontre à elle seule le double discours d’Ennahda. Le parti donne l’impression de s’inquiéter des droits des femmes et de vouloir les protéger en leur consacrant un article. Mais en même temps il laisse deviner, dans le même texte, sa vision de la femme : non pas l’égale de l’homme, mais un "complément", un être dont l’activité doit se limiter à la vie domestique.

 

La démarche engagée par Ennahda dans le cadre de la rédaction de la Constitution est pernicieuse. Ses députés commencent par rassurer l’opinion publique en votant pour des articles qui protègent les acquis civiques. Mais ces textes sont ensuite remis en question dans d’autres articles. Au-delà de cet article 27 la Constitution, Ennahda est en train de nous ramener, petit à petit, en arrière. Nous en sommes réduits à défendre un statut personnel qui date de 1956 ! Mais nous nous battrons jusqu’au bout. Cette question n’est pas qu’une affaire de partis. Elle concerne tous les acteurs de la société civile.

" Il est impensable pour moi qu’Ennahda remette en cause les acquis fondamentaux de la femme tunisienne"

Manel T. est doctorante en informatique à Tunis.

 

Je trouve qu’on a fait une montagne d’un rien avec cette proposition d’article. Je ne vois personnellement aucune discrimination envers la femme dans l’utilisation des mots "partenaire" ou même "complémentaire". À ce que je sache, l’homme ne peut pas tomber enceinte ou allaiter, la femme et lui sont donc de facto complémentaires. Il n’est nullement question ici pour les femmes de rester à la maison et de renoncer à leur droit aux études ou au travail. D’ailleurs, les femmes du mouvement Ennahda elles-mêmes travaillent.

 

Même si l’on concède que les termes employés dans ce texte sont flous et peuvent prêter à une interprétation abusive, la femme tunisienne a le moyen de se protéger par d’autres moyens. L’égalité dans la gestion du patrimoine immobilier est quelque chose qu’elle peut exiger, par exemple, au moment où elle se marie. Mais il est impensable pour moi qu’Ennahda remette en cause les acquis fondamentaux de la femme tunisienne.

 

"Elles étaient d’accord lorsque, du temps de Ben Ali, les femmes voilées étaient empêchées d’étudier ou de travailler"

Je reproche à une partie des femmes qui vont manifester aujourd’hui de faire du deux poids deux mesures : elles s’insurgent contre une soi-disant oppression faite aux femmes à travers cette proposition d’article mais elles étaient contentes du temps de Ben Ali, lorsque les femmes voilées étaient empêchées d’étudier ou de travailler. Je pense que ces manifestantes ne sont pas représentatives de l’ensemble des femmes tunisiennes.

 

 

"Pourquoi a-t-on besoin de faire figurer un article dans la Constitution qui traite spécialement des droits des femmes ?"

Oussama Messaoud est gérant d’entreprise à Tunis.

 

Ce débat a été biaisé depuis le début à cause d’une mauvaise traduction du texte de loi. La polémique a été lancée sur Twitter à partir du texte en français qui parlait de la femme comme "complément" de l’homme. Il nous a fallu un temps avant de pouvoir retrouver le texte original en arabe qui stipule que la femme est "partenaire" de l’homme et qu’ils sont complémentaires l’un de l’autre. Peu sont ceux qui, encore aujourd’hui, connaissent le texte exact de l’article.

 

Personnellement, j’aurais aimé que le débat se concentre sur l’existence même de cet article et non sur sa formulation. Si l’on part du principe que la femme est l’égale de l’homme, pourquoi a-t-on besoin de faire figurer un article dans la constitution qui traite spécialement des droits des femmes ? Au lieu de cela, on polémique aujourd’hui sur une question d’interprétation. Si on définit exactement le sens du mot "partenaire", cet article 27 a-t-il lieu d’exister ?