Drapeau occitan arboré lors de la manifestation de Toulouse. Photo publiée sur Twitter par @elpasolibre.
 
Samedi, des dizaines de milliers de manifestants sont sortis battre le pavé aux quatre coins de la France pour défendre les langues et les cultures régionales. À trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle, ils veulent que la diversité et la décentralisation deviennent enfin des sujets de la campagne.
 
Arborant leurs couleurs locales, les manifestants ont appelé les candidats à ratifier - et donc à faire appliquer - la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires que la France a déjà signée. Les manifestants ont également demandé une reconnaissance officielle des langues régionales, même s’il faut pour cela modifier l’article 2 de la Constitution (qui stipule que "la langue de la République est le français").
 
Les manifestants considèrent que les langues locales sont marginalisées par l’État français, dont le système administratif a toujours été très centralisé par comparaison à ses voisins européens. Un héritage qui date de la Révolution française et du jacobinisme, doctrine qui a construit l’État-nation autour de l’unité politique, culturelle et linguistique de sa population. Trois des candidats à la présidentielle, François Hollande, François Bayrou et Eva Joly, se sont déjà prononcés en faveur de la reconnaissance des langues régionales. Les deux derniers ont même défilé à Toulouse. Nicolas Sarkozy a pris position contre la signature de cette charte, tout comme Jean-Luc Mélenchon qui s'est dit "fier d’être jacobin, ne parlant que la langue française - et l’espagnol, langue de mes grands-parents".

"Près de Montpellier, les panneaux de signalisation en occitan ont été interdits"

Maxime Caillon travaille dans une société d’équipements à Limoges. Il a participé à la manifestation de Toulouse.
 
Nous demandons aujourd’hui que les acquis des régions soient protégés, comme la signalétique bilingue. Près de Montpellier par exemple, une association locale a porté plainte contre la Ville pour interdire les indications en occitan sous les panneaux en français. Elle a obtenu gain de cause. Ce cas peut faire jurisprudence s’il n’y a pas de loi qui protège nos langues régionales.
 
"C’est comme si l’usage des langues régionales remettait en question l’unité territoriale de la France !"
 
En plus de la faible présence des langues régionales à l’école et dans les médias, il y a aussi une pression sociale qui empêche la transmission de cette langue de génération en génération. À l’école par exemple, on interdit aux enfants de parler occitan. On leur fait comprendre que c’est mal, que c’est passéiste et que ce n’est pas une vraie langue. Comme si l’usage des langues régionales remettait en question l’unité territoriale de la France ! Du coup, même les parents évitent de parler occitan à leurs enfants car ils voient ça comme un facteur de handicap social.
 

"On applique des méthodes 'internet' à une problématique très locale"

@WeTransl8 fait partie d’un réseau de pirates du Net qui ont utilisé leur savoir-faire pour médiatiser la manifestation de samedi.
 
Nous sommes un réseau de 'hacktivistes' spécialisé dans la traduction collaborative, avec un goût prononcé pour les langues minoritaires. Nous avons décidé de filer un coup de main pour médiatiser ce combat via Internet et sur Twitter en particulier.
 
Nous nous sommes inspirés des expériences de Telecomix [groupe décentralisé d'activistes du Net engagé en faveur de la liberté d'expression, NDLR] et d’Anonymous sur la façon de médiatiser une action via Internet. Nous avons par exemple choisi le hashtag #op31M. Une référence au hastag #op d’Anonymous, avec la date de la manifestation.
 
Ce qui nous a intéressés dans cette expérience, c'est d'appliquer des méthodes très 'Internet' à une problématique très locale, terroir. C’est l’avantage du Web : on ne demande ni la permission ni les moyens pour faire, on agit, sans se poser de questions et du mieux qu'on peut.

"Beaucoup de jeunes Bretons se retrouvent dans l’esprit du fédéralisme européen"

Maela Koareg, 32 ans, est chef d’entreprise à Quimper, en Bretagne.
 
J’ai fait toute ma scolarité à l’école Diwan. Il s’agit d’établissements scolaires associatifs, gratuits et laïques qui s’alignent sur le programme d'éducation nationale, sauf que toutes les matières sont enseignées en breton. On compte une quarantaine d’établissements de ce type en Bretagne.
 
Personnellement, je suis très heureuse que mes parents aient fait ce choix pour moi. Ce type de scolarisation m’a aidée à me construire une identité. Contrairement à ce que l’on peut penser, étudier en breton ne pousse pas du tout à l’enfermement ou au nationalisme. La Bretagne est d’ailleurs l’une des régions où le Front national fait le moins bon score. Nous sommes au contraire très tournés vers l’Europe et beaucoup de jeunes Bretons se définissent comme européens. Car l’Union européenne se construit dans un esprit fédéral. Personnellement, je me définis d’abord comme bretonne, ensuite comme européenne et française.
 
"Nous manifestons mais nous nous inscrivons aussi au quotidien dans un militantisme plus serein"
 
Le breton se porte mieux que d’autres langues régionales qui risquent réellement de disparaître. Depuis les années 2000 surtout, il y a beaucoup d’initiatives qui ont été prises au niveau régional pour la sauvegarde de la langue et de la culture bretonnes, comme le festival des Vieilles charrues, qui fait la promotion des groupes bretons. Même les grandes marques, aujourd’hui, se mettent à la couleur locale dans leurs publicités ! Notre militantisme est serein. Nous demandons juste aux politiques les moyens de protéger notre langue.
 
Une publicité pour Coca Cola avec les symboles bretons : le drapeau, le phare, etc.
Photo de la manifestation à Quimper, publiée sur Instagram par @domduff
 
Vidéo appelant à manifester pour la sauvegarde du basque.
 
Manifestation à Toulouse. Photo publiée sur Twitter par @BenDazeas
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.