Sur ces images filmées à Beyrouth, Alem Dechasa, une jeune employée de maison éthiopienne, est traînée à terre, battue, puis forcée d'entrer dans une voiture par un groupe d’hommes. Parmi eux, se trouve l'employeur libanais de la jeune femme. Le 14 mars, quelques jours après ces violences, Alem Dechasa se suicide dans l’hôpital  psychiatrique de Beyrouth où elle a été internée.

La scène se déroule devant le consulat éthiopien à Beyrouth. Allongée par terre, la femme est frappée par un homme. Elle gémit et répète en amharique (langue éthiopienne) : "Je ne veux pas y aller". Un passant tente de calmer son bourreau en disant : "Arrête, c’est quoi ton problème ? Laisse-là repartir à l’ambassade". Quelques instants plus tard, le premier homme attrape la jeune femme par le col et la traîne par terre. Aidé par un autre homme, il tente de la faire entrer de force dans une voiture. Alors qu’elle se débat, l’un d'eux l’attrape violemment par les cheveux, puis la vidéo coupe. Après sa diffusion par la chaîne de télévision libanaise LBCI la semaine dernière, les images de cette scène ont fait le tour du monde.

Vidéo LBCI.

L’auteur principal de ces violences, identifié grâce à la plaque d’immatriculation de sa voiture, est Ali Mahfouz, co-propriétaire d’une agence de travailleurs domestiques employant des migrants. Dans une interview donnée à la chaîne LBCI, il a expliqué que la jeune fille, recrutée par son agence, avait essayé plusieurs fois de se suicider. Selon ses dires, il l’avait amenée au consulat afin qu’elle soit renvoyée dans son pays, parce qu’il l’a jugeait inapte au travail, ce qu’elle refusait catégoriquement.

De son côté, le consul a expliqué avoir refusé de renvoyer Alem Dechasa en Éthiopie, préférant conseiller à Ali Mahfouz d’amener la jeune fille dans un hôpital psychiatrique si elle souffrait effectivement de troubles psychologiques. Après leur départ, il aurait entendu des éclats de voix devant le consulat et appelé la police. Ali Mahfouz expliquera plus tard qu’il tentait de faire monter la jeune fille dans la voiture pour l’emmener de force à l’aéroport. C’est finalement la police qui est intervenue et a transféré Alem Dechasa à l’hôpital psychiatrique de Deir al-Salib. Elle s'est suicidée le 14 mars au matin, en s’étranglant avec son drap.

Comme nombre de ses collègues, Alem Dechasa s’était endettée pour payer l’agence de recrutement qui l’avait faite venir au Liban illégalement, deux mois plus tôt. Environ 200 000 employées domestiques, majoritairement originaires d’Éthiopie, des Philippines, du Bangladesh, du Sri Lanka, du Népal et de Madagascar, travaillent actuellement au Liban. On estime par ailleurs à 100 000 le nombre d’employées domestiques travaillant sans titre de séjour sur le territoire libanais.

Après la diffusion de la vidéo, le ministre de la Justice a qualifié l’agression d’"inacceptable" et annoncé l'ouverture d'une enquête. Ali Mahfouz se trouve toujours en liberté.

 

"Le racisme contre les employés domestiques est culturel au Liban"

Ali Latifa Fakhri est membre du mouvement libanais Anti-Racism à Beyrouth.

Ali Mahfouz a amené Alem Dechasa au consulat en prétendant qu’elle était folle. Il s’est ensuite justifié en disant qu’elle avait essayé plusieurs fois de se suicider et qu’il avait dû la changer de maison. Mais la question n’est évidemment pas de savoir si cette fille avait ou non des problèmes mentaux. Une telle violence ne peut en aucun cas être justifiée. Par ailleurs, il faudrait pouvoir déterminer si les "problèmes psychologiques" d’Alem étaient ou non une conséquence des pressions qu’elle aurait subies de la part de ses différents employeurs, dans le cadre de son travail. [Alem avait affirmé avoir subi des violences au bureau.]
 
Personnellement, je n’hésite pas à parler de trafic d’être humain car les agences privées comme celle d’Ali Mahfouz partent en Éthiopie, au Sri Lanka, aux Philippines pour convaincre des femmes pauvres de venir travailler ici. Ils leur font miroiter un bon salaire, des journées de congé, la liberté religieuse, etc… Mais sur place, elles se retrouvent à travailler parfois 16 heures à 18 heures par jour sans journée de congé, avec une paie aléatoire et aucune liberté de se déplacer. [Certains employeurs leur confisquent leur passeport et les confinent à domicile]. On ne parle pas ici de citoyennes de seconde classe, mais d’employées de maison réduites à l’état d’esclaves. [Plusieurs milliers d’entre elles sont victimes chaque année d'agressions physiques ou sexuelles. ]

"Notre système législatif associe le permis de travail - et, de fait, le titre de séjour de l’employée - à un employeur déterminé. Et beaucoup abusent de ce pouvoir"

La base législative qui permet aux employeurs cet asservissement est la loi Kafala ["sponsorship law" en anglais].  Ce système absurde associe le permis de travail - et, de fait, le titre de séjour de l’employé - à un employeur déterminé, qui devient son tuteur sur le territoire libanais. Donc si l’employée de maison perd son emploi, elle peut être renvoyée du pays. Évidemment, la plupart des employeurs abusent de ce pouvoir pour les rendre corvéables à merci.

"Le simple fait que cette scène de violence contre une Éthiopienne ait pu avoir lieu devant le consulat est bien la preuve que les employeurs ont tous les droits"

Ce système exclut totalement ces employées du droit du travail libanais : elles ne bénéficient d’aucune protection légale. Pour protéger les domestiques travaillant au Liban, le gouvernement a mis en place en 2009 un contrat de travail unique et obligatoire, spécifique pour les employés domestiques [établissant une durée de travail limitée à dix heures par jour avec neuf heures de repos en continu, un jour de congé hebdomadaire, la remise de bulletins de salaire et la fixation d’un salaire minimum]. Mais ça n’a pas réglé les problèmes. Pensent-ils vraiment que ces femmes qui débarquent au Liban vont se lancer dans cinq ou six ans de procédure au civil en cas de litige avec leur employeur ? Sans compter qu’un tiers d’entre elles n’ont pas de papiers du tout. Ce qu’il faut c’est les intégrer à part entière dans le code du travail et leur donner le même statut que tous les autres travailleurs. Mais il n’y pas de volonté politique. Le racisme contre les employés domestiques est culturel au Liban.

Le simple fait que cette scène de violence contre une Éthiopienne ait pu avoir lieu devant le consulat est bien la preuve que les employeurs ont tous les droits."