RUSSIE

Notre Observatrice à Moscou: "Poutine a joué sur la peur des Russes et il a gagné"

 Au lendemain de l'élection présidentielle qui inaugure le retour de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, notre Observatrice sur place décrypte le déroulement et les enjeux de ce scrutin.

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Au lendemain de l'élection présidentielle qui inaugure le retour de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, notre Observatrice sur place décrypte le déroulement et les enjeux de ce scrutin.

Elsa Vidal, Française et russophone, écrit un livre sur la société civile russe. Elle a fait le tour des bureaux de votes hier à Moscou.

 

Alors que plus de 99 % des bulletins ont été dépouillés, Vladimir Poutine (VéVéPé, de son petit nom dans l'intelligentsia moscovite et mécontente) est le vainqueur de l'élection présidentielle du 4 mars 2012, avec 63,75 % des suffrages exprimés. Un score très honorable. Comme le déclarait Vladimir Poutine, en citant le poète Essenine hier soir, "Je dis : je n'ai pas besoin du paradis. Donnez-moi simplement ma patrie".

 

Une victoire "ouverte et à la loyale", comme l'a déclaré l'ancien et futur président de la Fédération de Russie devant ses partisans réunis place du manège hier soir. Une soirée de célébrations, organisée en grande pompe selon le même scénario qu’en 2008, avec les deux mêmes acteurs dans les rôles principaux : Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev.

 

Les larmes de Poutine

 

Vladimir Poutine a remercié tous ceux qui dans le pays, et tout particulièrement dans l'Oural, avaient voté pour lui et "remis les usurpateurs à leur place". Il a salué la Russie laborieuse (cela vous rappelle quelque chose ?), qui n'a pas cédé aux provocations politiques. La Russie laborieuse célébrée pour son intelligence tactique supérieure à celle des "bavards" et des "glandeurs".

 

Tous les commentateurs ont remarqué les larmes sur le visage du leader national. Une polémique dans un verre d'eau s'en est suivie. Larmes d'émotion ou larmes de vent ? Le Premier ministre a tranché, ou plutôt fusionné les deux variantes : "De véritables larmes, mais dues au vent".

 

Vladimir Poutine, la larme à l'œil: capture d'écran d'une vidéo dans laquelle il remercie ses électeurs. 

 

Plus de 100 000 personnes étaient rassemblées pour écouter Poutine à Moscou dimanche soir, selon les données officielles. Un chiffre impressionnant. Obtenu à grand renfort... d'autobus.

 

Cette vidéo montre des bus avec des plaques d'immatriculation venant de nombreuses régions à travers la Russie affrétés pour acheminer des militants pro-Poutine dans la capitale.

 

 

Moscou, capitale de l’opposition

 

Si à Tioumen (Oural) Poutine a réuni plus de 75 % des voix, et encore davantage en Tchétchénie, où il a fait un score digne du Turkménistan (près de 100 % des voix), à Moscou il a pris une gifle cinglante.

 

La capitale fédérale, siège du Kremlin, le Président sortant/entrant Poutine a réuni moins de 47,4 % des voix, suivi, de loin, par le businessman libéral V. Prokhorov (20 %). Et cette capitale est le siège de la contestation, emmenée par un mouvement sans centre ni leader, objet politique inassimilable mais identifié à l'intelligentsia européanisée. Vladimir Poutine joue sur la corde patriotique du peuple russe, simple mais clairvoyant, sur le désir de grandeur aussi.

 

Sa communication, agressive que ce soit dans un registre érotique ou catastrophiste a habilement joué des peurs et des désirs:

 

Vidéo publiée sur YouTube par MadeInGeorgian

 

Mais la bataille de Moscou, commencée en décembre dernier lors des législatives contestées, n'est pas terminée. En réalité, ses deux temps forts sont prévus pour aujourd'hui. A quelques centaines de mètres de distance, place du manège et place Pouchkine, se dérouleront les rassemblements du Parti communiste (17% des voix), de l'opposition citoyenne (Mouvement pour des élections transparentes) et des mouvements de jeunesse pro-Kremlin (Nachi, Molodaya gvardia).

 

Elle se jouera donc dans les rues, où la présence policière s'est subitement accrue. Dans la seule capitale, 40 000 membres des forces de l' ordre s'assureront qu'il n'y aura pas de débordement. La démonstration de force dans l'espace urbain s'appuie sur la bataille dans la sphère communicationnelle.

 

Fraudes à gogo?

 

La Commission électorale centrale avait  inaugurée en grande pompe un système de webcaméras, couvrant l'ensemble des bureaux de vote du territoire russe. Un mur de 120 écrans permettait même de suivre leurs images en temps réel. Et ce portail "cyber-élections" permettait de surfer de l'une à l'autre. Ca n'a pas suffit semble-t-il pour assurer des élections propres.

 

Les déclarations ses sont succédées quant au nombre de fraudes enregistrées. Et Moscou en est l'épicentre. L'organisation "Golos", qui depuis 2000 observe les élections dans le pays, avait dès hier rendue disponible en temps réel une carte interactive des violations.

 

Dans la soirée du 4 mars, elle déplorait quelques 600 violations et 2 300 saisines. La ligue des électeurs (en la personne d'Elena Bychkova), en dénombrait plus de 3 000. Peu de temps auparavant, le centre "Elections 2012" du mouvement pour "des élections transparentes" a annoncé avoir été destinataire d'environ mille plaintes pour fraudes, selon Denis Panchine (corps des observateurs). Des données démenties par la Commission électorale centrale, qui déclarait le 5 mars, avoir reçue environ 180 plaintes. Quant on sait que sur les 460 relatives aux élections législatives de décembre pour l'heure seules 22 ont été validées par l'institution...

 

Il est néanmoins très difficile, si ce n'est impossible, à moins de prendre leurs auteurs sur le fait, de prouver les fraudes de manière certaine. La querelle des chiffres est loin d'être close. Mais "Golos", Ksenia Sobchak (présentatrice télévisée devenue observatrice pour le scrutin), et Sergueï Parkhomenko (journaliste et membre du comité organisateur "Pour des élections transparentes") déplorent tous des infractions à Moscou et dans les grandes villes de province.

 

Les méthodes les plus fréquemment observées sont celles du classique bourrage d'urne, du "carrousel" - pratique qui consiste à faire voter un groupe d'électeurs dans plusieurs bureaux de vote -, en n'oubliant pas le détournement des attestations autorisant à voter dans un autre bureau que celui de son domicile. L'agence de presse Ria Novosti a d'ailleurs produit un film d'animation détaillant les différents types de violations.

 

Au Daghestan, dans le village de Taroumovka, grâce au système de webcaméras mis en place, on a pu observer de sympathiques bourrages d'urnes.

 

 

Heureusement, il ya la Tchétchénie, ce pays de cocagne où, selon Ramzan Kadyrov, son président-dictateur, les élections se sont déroulées "dans une atmosphère de fête, sans plainte, ni fraudes"... Pour ne pas faillir à sa réputation, la république est aussi celle où l'on enregistre régulièrement le plus haut taux de participation.

 

Le fossé s'accroit entre les élites traditionnelles et la classe moyenne

 

Un fossé s'est donc creusé entre des élites politiques traditionnelles, aux méthodes éprouvées, et une fraction agissante de la population moscovite, et plus généralement de la nouvelle classe moyenne. Deux mondes qui ne se comprennent pas.

  

Poutine a joué sur une propagande très anti-occidentale. A noter d'ailleurs l'étrange tentative de déstabilisation de l'ambassadeur américain à Moscou, Michael MacFull, dont le compte Twitter a été piraté. On y a posté, en russe, des messages critiquant les autorités et soulignant les fraudes et l'illégitimité du pouvoir. Un incident qui intervient dans un contexte de rhétorique nationale agressive du camp Poutine, au relent de guerre froide prononcé. En témoigne la vidéo des partisans de VéVéPé, citée par Marie Jégo ("Le Monde", article du 3 mars) :

 

Dans cette vidéo, voter pour la première fois pour Poutine est assimilé à "perdre sa virginité"... 

 

L'opposition citoyenne répond à cette propagande par le décalage, la moquerie, le professionnalisme détendu.

Dans une vidéo, Dark Vador explique qu'il va voter pour Poutine pour pouvoir continuer à gérer tranquillement son Empire du mal:

 

Vidéo publiée sur YouTube par SoferumNihilium.

 

Parmi les chevilles ouvrières de ce mouvement, des personnalités des médias d'opposition, d'avant-garde ou de la jeunesse éduquée et branchée. Ksenia Sobchak, par exemple, qui avec Leonid Parfenov a réalisé un clip satirique, avant de devenir, comme Tina Kandelaki (présentatrice vedette ayant rejoint l'opposition), observatrice des élections.

 

La peur comme arme politique

 

Celui qui convie la peur dans l'arène sociale, dans la vie politique, prépare l'avènement de la violence. Violence à laquelle la population aura été encouragée à souscrire. Et les responsables comme les auteurs des plus brutales de ces violences clameront toujours qu'ils ont agi pour défendre, qui la patrie, qui leur honneur, qui l'ordre... Quand on se rappelle que Vladimir Poutine a récemment fait référence à la campagne de Russie de Napoléon Bonaparte dans l'un de ses discours, il y a de quoi douter de sa capacité à jouer sur un autre mode que celui du sursaut national.

 

Ce soir, nouvel opus de la bataille pour Moscou. Comme on dit ici, "Posmotrim" ("on verra bien"). "