ITALIE

L'opposition au TGV Lyon-Turin sur la voie de la radicalisation

 Alors que les travaux ont commencé il y a plusieurs mois du côté italien de la frontière, les opposants à la future liaison TGV entre Lyon et Turin ne désarment pas, bien au contraire. Mercredi 29 février, des affrontements violents ont opposé les forces de l’ordre et les No-Tav (No al treno alta velocità, pour "non au train à grande vitesse") à Chianoccho, à l'est de Turin. Notre Observateur, un Français qui s’oppose au projet depuis des années, évoque une radicalisation du mouvement.  

Publicité

Un cortège de militants No TAV, le 27 février à Rome. Photo publiée par @AteneinRivolta sur Twitter.

 

Alors que les travaux ont commencé il y a plusieurs mois du côté italien, les opposants à la future liaison TGV entre Lyon et Turin ne désarment pas, bien au contraire. Mercredi 29 février, des affrontements violents ont opposé les forces de l’ordre et les No-TAV (No al treno alta velocità, pour 'non au train à grande vitesse') à Chianoccho, à l'est de Turin. Notre Observateur, un Français qui s’oppose au projet depuis des années, évoque une radicalisation du mouvement.

 

Pierres contre grenades lacrymogènes, les manifestants ont été délogés par la police après avoir bloqué pendant trois jours une partie de l'autoroute entre Turin et Bardonecchia, à quelques encablures de la frontière franco-italienne. Une vingtaine de policiers auraient été blessés au cours de ces heurts, qui ont pris fin jeudi au petit matin, selon la presse transalpine. Côté manifestants, le bilan était d’au moins trois blessés et cinq interpellations.

 

Une escalade de violence qui fait craindre une radicalisation de cette contestation, qui dure depuis une vingtaine d’années des deux côtés de la frontière. Fin février, les services de renseignement italiens avaient d’ailleurs mis en garde les autorités de Rome contre la contestation dans le Val de Suse (partie occidentale du Piémont), estimant qu’elle représentait désormais une menace très sérieuse : "Les groupes anarcho-insurrectionnels se mobilisent", indique notamment le rapport cité par Le Temps. À l’issue d’une grande manifestation en juin dernier, la police avait déjà signalé la présence de "black blocks", un mouvement autonome qui prône des actions violentes contre des symboles matériels du capitalisme.

 

Évoqué pour la première fois en 1991, le projet de liaison fret-voyageurs entre Lyon-Turin est validé en 2001 par la France et l’Italie, l’Europe le hissant au rang de "projet prioritaire". Éminemment stratégique, la liaison doit constituer le "maillon central" du corridor ferroviaire que l’UE souhaite installer entre le Portugal et l’Ukraine. Prévue pour 2023, elle doit notamment permettre de raccourcir le trajet Paris-Milan à un peu plus de quatre heures (sept actuellement) et celui Lyon-Turin à moins de deux heures (quatre aujourd'hui). La liaison doit aussi permettre de débarrasser les routes alpines d’un million de poids lourds qui y circulent chaque année. Les No-Tav de leur côté dénoncent un projet inutile, cher et écologiquement désastreux.

 

Une vive tension qui ne devrait pas retomber, puisque des procédures d’expropriations nécessaires à la construction du TGV viennent de commencer du côté italien. Mais les opposants au projet ont pris les devants : en septembre 2008, 1 500 Piémontais ont acheté en indivision une parcelle de vigne située sur le tracé. Pour se l’approprier, l’Etat devra donc exproprier non pas une, mais 1 500 personnes.

 

Affrontements entre la police et les No TAV, le 29 février 2012. Vidéo publiée par NEXSVSSS3 sur Youtube.

"Le mouvement contre le Lyon-Turin est en train de devenir un symbole de toutes les contestations en Italie"

Emmanuel Coux habite Seyssel, en Haute-Savoie. Membre d’Europe-Ecologie-Les Verts, il tient un blog consacré au mouvement d’opposition au TGV Lyon-Turin.

 

Emmanuel Coux (à droite avec le drapeau) le 25 février 2012 pour la marche entre Bussoleno et Suse. Photos publiée sur notav-savoie.over-blog.com

 

La ligne Lyon-Turin est inutile et dangereuse pour différentes raisons. Elle pose des problèmes environnementaux d’abord : il y a de l’amiante et de l’uranium dans les roches du futur tunnel international, ce qui fait prendre de grands risques pour la qualité de l’air et de l’eau dans la vallée. [La société LTF en chargé des études d’avant projet sur la zone transfrontalière du TGV jugent "marginal" le risque de radioactivité liés à la présence d’uranium, et estime "limitée" la probabilité de rencontrer des roches contenant de l'amiante lors du creusement du tunnel.]

 

Je ne suis pas du tout opposé au ferroutage, je suis même plutôt pour le développer, mais une ligne existe déjà entre la France et l’Italie et elle est amplement suffisante. Elle a été rénovée récemment, mais reste malgré tout sous-exploitée : elle peut supporter 17 millions de tonnes de fret par an contre seulement 2,4 millions de tonnes actuellement.

 

"La ligne risque de ré-enclaver la région"

 

Les petites localités seront perdantes car la ligne ne desservira que les grands centres urbains et les plateformes de maintenance seront installées dans les grandes villes. Au Moyen-Age, on s’arrêtait tous les 30 kilomètres et on consommait dans les villages… avec un TGV on ne s’arrête plus, donc pas besoin d’hôtels, de bars, de restaurants. C’est ce qui s’est passé avec l’arrivée de l’autoroute dans la Maurienne et le Val de Suse il y a une vingtaine d’années. Et puis la fréquence des trains Corails entre Lyon et Chambéry sera forcément diminuée et cela pourrait avoir de graves conséquences sur l’emploi - pour les cheminots notamment. Cette ligne risque en fait de ré-enclaver la région.

 

Le projet a par ailleurs un coût pharaonique - environ 25 milliards d’euros, l’équivalent de 500 hôpitaux neufs - mais sa rentabilité n’est pas du tout assurée. Nous avons calculé qu’il faudrait doubler le volume de fret actuel pour rentabiliser le coût de construction et de fonctionnement de la liaison. Pour les Italiens, c’est en décalage total avec la crise économique, et l’austérité défendue par Mario Monti [président du Conseil italien]. Dans plusieurs villages du Piémont, comme à Venaus, des écoles se sont effondrées récemment et des élèves travaillent dans des préfabriqués de chantier. L’hôpital a fermé dans la commune d’Avigliana… la région a beau être riche, les priorités sont mal établies et les habitants ont parfois l’impression de vivre dans le Tiers-Monde.

 

"On voit beaucoup les anarchistes car leurs actions sont très visibles, parfois même discutables"

 

Le 25 février, 75 000 personnes (10 000 selon la police) ont manifesté côté italien : parmi eux, des associations catholiques ou écologiques, des formations politiques de gauche, des maires, des élus municipaux… On parle beaucoup des anarchistes, car leurs actions sont très visibles. On peut tout de même leur reprocher de ne pas toujours combattre avec des arguments. Et ils se livrent parfois à des actions discutables.

 

Malgré le succès de la manifestation, les autorités ont fait la sourde oreille. Par ailleurs la presse [Le quotidien Il Giornale détenu par Silvio Berlusconi] a qualifié Luca Abbà de "crétin" en Une [Luca Abbà, fermier exproprié pour la construction du TGV et un des leaders du mouvement No-Tav, a passé plusieurs jours dans le coma à Turin après s’être fait électrocuter par un pylône électrique à Chiomonte, dans la vallée de Suse, lundi, dans des circonstances non déterminées]. Ces mots ont suscité l’indignation des Italiens et forcément des débordements ont eu lieu par la suite.

 

Tous les ingrédients sont réunis pour une radicalisation du mouvement : les services publics se dégradent et il y a un vrai mal-être social, puis en face une dépense inconsidérée dont les habitants ne veulent pas. Le mouvement contre le Lyon-Turin est en train de devenir un symbole de toutes les contestations en Italie.

 

"Les porteurs du projet côté français ont bien mieux vendu le TGV, ce qui explique que la mobilisation n’a jamais vraiment pris"

 

En France, la mobilisation n’a jamais vraiment pris. Les porteurs du projet avaient très bien vendu leur produit et à l’époque le Lyon-Turin apparaissait comme une solution valable. On nous a parlé d’une œuvre "culturelle" qui permettrait de relier les peuples de Savoie et du Piémont, historiquement très proches. On nous a parlé de l’accident du tunnel du Mont-Blanc, de la pollution en Savoie et en Maurienne où encore des emplois que le projet allait créer. On nous a dit que c’était la seule solution pour réduire le trafic des camions… Et puis le TGV est un fer de lance de l’industrie française. Comme sur le nucléaire, il n’y a pas de remise en question possible.

 

On déplore que la couverture médiatique en France soit aussi mauvaise : seules les violences sont évoquées par la presse et les actions pacifiques passent inaperçues. Pas un mot ou presque n’a été dit sur la Charte d’Hendaye [la déclaration commune d’associations européennes en janvier 2010 contre "les grands projets coûteux, ruineux et destructeurs"] ou sur le Forum contre les Grands projets inutiles qui s’est tenu l’été dernier.

 

Mais on remarque cependant que le consensus en faveur de la ligne est en train de se fissurer, certains responsables associatifs et politiques semblent commencer à réaliser que le Lyon-Turin n’est pas du tout indispensable." 

 

Des policiers interpellent des manifestants No TAV, le 29 février 2012. Vidéo publiée par ANGELO3931 sur Youtube.

 

Une violoniste dans les rangs des manifestants No TAV, le 29 février 2012. Photo publiée par @notav sur Twitter. 

 

Des manifestants No TAV bloquent l'autoroute entre Palerme et Catane, le 1er mars 2012. Photo publiée par @ExKarcere sur Twitter.

 

Des manifestations No TAV ont lieu partout en Italie. Ici à Bologne le 1er mars 2012. Photo publiée par @SouthSide43 sur Twitter.