À cinq jours du premier tour de l’élection présidentielle, les rumeurs de fraude électorale fleurissent sur la Toile sénégalaise. Les internautes crient notamment haro sur le moteur de recherche du fichier électoral. Il comporterait selon eux une faille informatique dans laquelle ils pensent avoir décelé les mauvaises intentions du pouvoir en place.
 
Le ministère chargé des Élections a mis en place une plateforme de recherche permettant aux électeurs de vérifier leur présence sur le fichier électoral et de connaître le centre de vote auquel ils sont affectés. Pour effectuer la recherche, le votant doit entrer le numéro de sa carte d’identité et son nom de famille.
 
Des internautes ont fait l’expérience de s’identifier en changeant le premier chiffre de leur numéro de carte d’identité, de 1 à 9. Selon eux, malgré des combinaisons différentes, le moteur de recherche affiche toujours un même résultat, soit l’identité de l’électeur correspondant au nom recherché.
 
 
Comme celle-ci, plusieurs vidéos de l’expérience circulent sur Internet. 
 
Nous avons nous-mêmes effectué une recherche avec le numéro de la carte d’identité et le nom de famille d’un de nos Observateurs du Sénégal en changeant le premier chiffre et avons fait la même constatation.
 
Le directeur de cabinet du ministère chargé des Élections, Birame Sarr, joint par FRANCE 24, a affirmé que le premier chiffre du numéro d’identification nationale, qui indique le sexe du citoyen (1 pour un homme, 2 pour une femme), n’était pas pris en compte dans la programmation du moteur de recherche, ce qui expliquerait que les différentes combinaisons mènent au même résultat . Il a affirmé qu’un communiqué de presse signé par le ministre chargé des Élections, Cheikh Gueye, allait être diffusé dans les prochaines heures et que le champ de recherche serait modifié pour mettre un terme à toutes les "suspicions de fraudes infondées".

"Si cette faille n’est pas corrigée d’ici dimanche, tout laissera à penser qu’il s’agit d’une stratégie de fraude"

Cheikh Fall est blogueur à Dakar et spécialiste des nouvelles technologies. Il a posté un billet sur le sujet sur son blog.
 
Chaque citoyen sénégalais est identifié par son numéro d’identité et c’est la carte d’identité qui prime sur la carte d’électeur pour voter lors d’une élection au Sénégal. Chaque numéro est unique. Selon moi, il y a une erreur informatique sur ce moteur de recherche. Le champ qui identifie le premier chiffre du numéro d’identité a été verrouillé et n’est pas pris en compte dans la base de données. Cette faille peut être corrigée très facilement. Si ce n’est pas fait d’ici le vote de dimanche, tout laisse à penser qu’il s’agit d’une stratégie de fraude : on pourrait imaginer par exemple que le vote d’un électeur puisse compter autant de fois que son nom apparaît dans la base de données."

"En tant qu’ancien contrôleur de la CENA, je suis très confiant sur la façon dont le vote va se dérouler"

Amadou Moctar Diallo, 24 ans, est étudiant à Saint-Louis.
 
Selon moi, il est très difficile de frauder au Sénégal lors d’un vote. En mars 2009, j’ai été contrôleur de la Ceda [la Commission électorale départementale autonome dépend de la Cena, la Commission électorale nationale autonome, un organe administratif chargé d’organiser et de superviser les élections au Sénégal] pour les élections locales. J’étais affecté dans un bureau de vote de Gandon dans la région de Saint-Louis. À la fin de la journée, j’ai ressenti une grande fierté car le vote s’était déroulé de manière très transparente [le Sénégal a, jusqu'à présent, toujours été considéré comme un pays exemplaire en démocratie, ndrl]
 
Mon bureau de vote était supervisé par un président, un secrétaire et un contrôleur de la Ceda (moi-même). Chaque parti politique avait mandaté un représentant pour assister au vote durant toute la journée. Ma première tâche avait été de vérifier qu’il y ait le même nombre de bulletins de vote pour chaque candidat. Puis, chaque citoyen devait présenter sa carte d’identité et sa carte d’électeur au président, au secrétaire et à moi-même. Après être passé par l’isoloir, il trempait son doigt dans l’encrier et émargeait trois fois pour signifier qu’il avait voté. À 18h, heure de fermeture du bureau, le dépouillement a été fait devant les représentants des partis politiques. Deux électeurs avaient même été désignés au hasard pour être témoins lors du décompte des voix et de la rédaction du procès verbal.
 
Je fais réellement confiance au processus électoral pour dimanche. Ce que je redoute le plus, ce sont les tensions entre les gens et les appels à la violence. J’ai entendu des partisans du M23 [le Mouvement du 23-Juin qui regroupe l’opposition politique et la société civile] de Saint-Louis dire qu’ils comptaient détruire tous les bulletins de vote d’Abdoulaye Wade. À leurs yeux, il n’y a que treize candidats. Et puis, je crains l’abstention aussi : les militaires et paramilitaires ne se sont pas déplacés en masse pour voter ce week-end ce qui ne laisse rien présager de bon pour dimanche [les militaires ont voté samedi 18 et dimanche 19 février et selon les premières estimations, la participation de la profession a été très faible]."
 
Article rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.